Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

L’Esthétique de la sécurité dans le renoncement

Référence : MEL_0010
Date : 01/10/1932

Éditeur : Art et médecine
Source : 2e année, n°13, p.36-39
Relation : Notice bibliographique BnF

Version texte Version texte/pdf Version pdf

L’Esthétique de la sécurité dans le renoncement

Lorsque les circonstances m'obligèrent à meubler un nouveau logis, je n'eus pas recours à des principes esthétiques depuis longtemps conçus. La nécessité, plus que le goût, avait fixé mon choix sur l'un de ces immeubles blêmes qui surgissent partout où il fleurissaient, naguère, les derniers lilas d'Auteuil.
Bien qu'il soit entendu que l'on y possède son appartement, ce n'est pas assez de dire que l’on s'y sent très peu chez soi et qu'il ne faut pas espérer d'éternuer à l'insu du voisin. C'est un marché où l'on ne gagne rien, mais où l'on perd, en revanche, le droit d'être soi-même: nul doute que la vie de famille ne soit épiée et interprétée par les voisins de palier, d'en dessus et d'en dessous.
Entre ces semblants de murs, je n'ai vu que ce qu'il ne fallait pas faire. Et d'abord, impossible d'imiter, dans les cellules d'un immeuble moderne, les styles des grandes époques classiques. D'autre part, comment vivre au milieu d'un mobilier 1930? Comment transformer chaque pièce en un stand des arts décoratifs? D'ailleurs, pour des raisons à la fois financières et sentimentales, j'étais résolu à ne pas renier mes vieux fauteuils Régence (anciens, mais à la façon du couteau de Jeannot, car ils durent changer souvent, an cours des siècles, de pieds et peut-être de bras).

[Légende illustration]
A gauche, le grand salon de François Mauriac: murs blancs, fauteuils régence en bois naturel non ciré, recouverts de toile bise à gros grains, canapé moderne en cuir tabac blond clair, portes en paille. Ici, la salle à manger “Anglais 18e”, meuble acajou, rideaux de grosse toile.

Mon ami Jean-Michel Frank voulut bien me prêter quelques-unes de ses lumières, et, oublieux un instant de sa clientèle milliardaire, appliquer son esprit aux sordides problèmes que je lui proposai. Il les résolut, en badigeonnant de blanc les murs, comme dans les métairies de mon enfance. Après avoir décapé les fauteuils, dont les bois eussent été trop noirs, il les recouvrit de toile bise, et suspendit aux fenêtres des rideaux de ficelle. Ce siècle aura inventé une ruineuse pauvreté et cette étrange indigence qui n'est pas à la portée de toutes les bourses. Il avait même été question de recouvrir un divan de cette toile à laver dont les femmes de journée se servent pour le ménage. Mais je reculai devant une telle folie, et me contentai de la simple peau de vache. Les ravissantes portes de paille inventées par Jean-Michel Frank, un escalier en staff (défense de se servir de la rampe) achevèrent de donner “à mon délicieux home” un cachet vraiment moderne.

[Légende illustration]
La rue d’Auteuil, où habite François Mauriac: “La nécessité plus que le goût, avait fixé mon choix sur l’un de ces immeubles blêmes qui surgissent partout où fleurissaient, naguère, les derniers lilas d’Auteuil…” Malgré l’avenante blancheur des façades et malgré les arbres qui donnent ici tout ce qu’ils peuvent d’amitié, il semble que le maître écrivain garde une prédilection pour les forêts, les pampres et le soleil de sa Guyenne.

Mais ce qu'il faut admirer surtout dans la mode actuelle, c'est ce vide dont elle n'a pas horreur et qui est au fond sa grande découverte. Rien sur les murs, rien sur les meubles; pas de couleur, hors le blanc et le beige. Aucune faute de goût ne semble plus à craindre: c'est l'esthétique de la sécurité dans le renoncement.
Comme on dît d'un estomac qu'il ne tolère plus rien, le goût moderne fatigué vomit les bibelots et les tableaux des jeunes maîtres achetés 20.000 francs en 1925 et dont personne ne veut plus, même pour rien. Et il faut reconnaître qu'à l'âge où je suis parvenu, cette formidable purge ordonnée par le docteur Frank est fort salutaire: il y avait encore, après vingt ans, des cadeaux de mariage qui n'étaient pas encore empiètement éliminés, des bonbonnières, des vases de Martine.
L'Esthétique, aujourd'hui, a donc recours à la “table rase”, mais ne remplace pas ce qu'elle supprime. Du moins, cet étrange luxe du rien nous aidera-t-il à recréer la cellule nue où le philosophe suivait sa pensée, où le chrétien trouvait son Dieu? Je ne crois pas calomnier les décorateurs d'aujourd'hui en affirmant qu'ils n'y songent guère. La suppression de presque tout ce qui n'est pas le divan –ce divan-omnibus fait à souhait pour entasser quantité de sardines humaines– les tables basses qui ne sont à portée que des personnes vautrées, et d'où la lampe qu'on y pose ne saurait éclairer ni l'ouvrage à l'aiguille, ni le livre ouvert sur les genoux, tout cela nous incline à penser que ce dépouillement ne ressemble en rien à celui qui nous est recommandé par l'Évangile. Au vrai, l'homme désire de moins en moins fixer ses traces sur la terre. Nos appartements trahissent l'état d'esprit de gens qui ne croient pas au lendemain. On dirait que nous sentons venir l’époque où des “camarades” disposeront des cubes d'air et des mètres carrés auxquels nous n'aurons plus droit. Sur mes murs blancs, j'imagine déjà des dessins au charbon et les cœurs percés de flèches dessinés par des voyous que nous n'aurons pas invités.

[Légende illustration]
Le cabinet de travail, aux meubles recouverts de toile beige et aux murs tapissés de livres. Toutes les grandes œuvres de la littérature, qui exaltent ou consolent, et celles aussi qui charment ou délassent tous les bons et surs compagnons de l’homme de pensée sont là, sur ces rayons. Ils voient l’auteur célèbre de “Genitrix”, du “Baiser au lépreux”, du “Nœud de vipères”, continuer leur plus haute lignée.

Peut-être le hasard est-il le meilleur des ensembliers? J'écris ces lignes dans le vieux salon de Malagar, où l'on n'a point cherché à faire le vide, mais où, au contraire, les ventes, les héritages, les partages ont amené des quatre coins de ma famille les meubles les plus disparates. C'était ce que ma mère appelait un “fourre-tout”. Il n'est pas une maison d'un de mes grands-parents qui, avant de disparaître, n'ait laissé ici quelques épaves. Presque rien de voulu dans l'arrangement, sauf peut-être ce verre d'eau en opaline qui devrait être dans une chambre et qu'on a descendu pour faire bibelot. Tout le reste, ce sont les circonstances qui l'ont apporté. Tel qu'il est, cet humble salon me semble vivant. Chaque objet a de la mémoire et je raconte à mes enfants ce dont il se souvient. De tous les horizons paternels et maternels, de Bordeaux, de Langon, l'acajou Louis-Philippe est venu se mêler au palissandre Second Empire. Mon portrait et celui de mon fils aîné, peints par Jacques-Emile Blanche, ont perdu ici leur caractère moderne et sont déjà de vieux portraits de famille. Le privilège d'un tel ensemble, c'est que tout s'y incorpore, y prend sa place, selon les lois d'une harmonie non préconçue et qui est celle même de la vie. Si je ne possédais cette très humble maison des champs, dont les murs épais conservent tant de reliques, peut-être me résignerais-je moins volontiers à l'appartement d'Auteuil et à ses murs sans histoire.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citer ce document

François MAURIAC, “L’Esthétique de la sécurité dans le renoncement,” Mauriac en ligne, consulté le 24 septembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/10.

Transcribe This Item

  1. BnF_Art et médecine_1932_10.pdf