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Cléricalisme

Date : 28/10/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°376, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Cléricalisme

A en croire la presse de ces derniers jours l'“Osservatore Romano” aurait invité les Français à bannir les lois laïques et anticléricales “qui leur ont fait tant de mal”. Je me méfie beaucoup de ces communiqués d'agence où aucun texte n'est cité, –et de celui-là plus que d'aucun autre, tant une main experte semble l'avoir taillé et poli avec amour pour que “l'Humanité” et “Franc-Tireur” le montent en épingle et le faissent briller de mille feux. Mais l'“Osservatore Romano” eût-il réellement exprimé ce souhait, je n'éprouve aucune espèce de gêne pour déclarer qu'à mon avis, il ne souffre même pas l'examen. Nous ne croyons pas ici manquer au respect ni à la vénération que nous inspire notre chef spirituel, car l'“Osservatore Romano” n'est pas pour nous ce que sont pour d'autres “La Pravda” et l'“Etoile Rouge”: il s'en faut de beaucoup! En politique, nous nous sentons fort libres de ne pas tenir compte de ses suggestions.
C'est qu'il y a infaillibilité et infaillibilité. Il en est une, chez de certaines gens que je connais, qui joue en toute circonstance et à chaque instant et dans tous les ordres, mais d'abord dans le politique. Il n'en va pas de même pour les catholiques: le Pape n'est infaillible que lorsqu'il définit une vérité de la foi comme Docteur de tous les chrétiens, ce qui n'arrive peut-être pas deux fois par siècle.
Dans l'absolu, un théologien n'aurait guère de peine à extraire d'une certaine définition du mot “laïcité” tous les éléments nécessaires pour une condamnation. Mais il s'agit bien de cela! Dans un pays peublé de catholiques, de protestants, de juifs, d'athées, de rationalistes, de marxistes, sans compter cet espoir de la France, la joyeuse cohorte existentialiste, et où toutes les confessions, toutes les négations, toutes les attitudes d'esprit ont leurs partisans et leurs prosélytes, il faut bien que l'Etat (à moins qu'il ne soit totalitaire) demeure en dehors de la sphère d'influence d'une doctrine et d'un culte particulier, et qu'il les domine tous. Cela va de soi et ne souffre aucune discussion: la neutralité de l'Etat s'impose au point qu'il est inutile d'en parler et j'imagine que les chefs du M.R.P. ne seront pas si sots que de consentir à donner la réplique sur ce point aux bons apôtres qui placent bien en évidence sous leurs pas cette énorme pelure d'orange.
Le M.R.P., qui n'a jamais été un parti confessionnel, compte parmi ceux de ses chefs qui font profession de catholicisme les adversaires les plus déterminés que le christianisme politique, c'est-à-dire le cléricalisme, ait eu en ce pays. Utiliser la foi chrétienne pour des fins de domination temporelle, c'est cela qui leur fait horreur et qu'ils ont toujours combattu. Ils savent, ils ont toujours su que c'est le péril qui menace non seulement toutes les religions, mais toutesles idéologies. Les croisades les plus désintéressées ont toujours abouti finalement à conquérir des royaumes de la terre. L'Histoire se répète et de même que les pauvres gens qui croyaient délivrer le saint tombeau servirent les ambitions de leurs seigneurs et donnèrent leur vie pour l'établissement de principautés éphémères, nous voyons que des Croisés d'aujourd'hui, partis pour déliver l'homme asservi, travaillent, à leur insu, à l'édification d'un monde oppressant… A leur insu? Est-ce bien vrai? Ce qui aide à vivre la plupart des hommes, c'est d'être engagés dans une œuvre qui les dépasse. Du temps que les Jésuites ressemblaient peu ou prou à la sublime caricature que Pascal a burinée d'eux, ce dut être là le secret de bien des vocations religieuses, comme c'est aujourd'hui le secret de bien des vocations politiques: les victoires de l'Ordre ou celles du Parti nous consolent de nos échecs privés; nous nous déchargeons sur eux du soin de nous rendre les maîtres du monde.
Contre cette forme redoutable du cléricalisme, je crois les chefs du M.R.P. mieux défendus que leurs adversaires. Etre clérical, c'est détourner la Religion de son but, c'est en faire un instrument de domination temporelle. C'est aussi se servir de la foi révolutionnaire des peuples pour satisfaire à la volonté de puissance des empires.

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François MAURIAC, “Cléricalisme,” Mauriac en ligne, consulté le 2 juillet 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/1077.

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