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Derrière l’écran des programmes

Date : 06/11/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°383, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Derrière l’écran des programmes

EN adhérant bien volontiers à l'“Association Française pour les Nations Unies” (titre provisoire de l'ancienne “Association Française pour la Société des Nations”) que préside M. J. Paul-Boncour, je songeais à cette cause essentielle du désarroi des esprits: c'est qu'aucun système d'avant la guerre ne mord plus sur le réel. Nous demeurons libres de formuler des vœux, de dresser des plans, d'esquisser sur le papier un ordre international, nous sommes assurés d'avance que le train dont va le monde n'en sera pas influencé. On ne peut même pas dire qu'il y soit contraire. Ce sont des rêves qui n'ont plus de consistance, des paroles vides dans un univers où l'avilissement des monnaies est un phénomène très négligeable auprès de cet autre avilissement de la valeur “Homme” dont chaque matin le journal nous apporte quelque accablante preuve.
Bien sûr, les partis –et les communistes comme les autres – ont gardé les formules d'autrefois: aussi tous les programmes se ressemblent-ils. J'ai lu avec soin, dans “l'Humanité”, le discours de Thorez. Les points de divergence avec les directives des autres partis ne sont pas très nombreux et ne paraissent pas irréductibles. Mais nous sentons bien que le désaccord est au delà: les couplets touchant les trusts, les nationalisations, la défense laïque forment une sorte d'écran sonore qui dissimule un conflit sourd, et qu'aucune trêve apparente n'interrompra jamais.
Dans les conversations particulières, avec de jeunes communistes, il me paraît évidemment que le programme officiel du parti ne compte guère à leurs yeux. Ce qui les attire, les séduit, les entraîne (je pense à des intellectuels, à des étudiants), c'est le mouvement, c'est de se croire d'accord avec le courant de l'Histoire, c'est de ne pas rester sur le quai parmi les débris d'une société écroulée, c'est d'être en route vers ils ne savent quoi.. Oui, bien sûr, ils vous réciteront “l'accroissement du pouvoir de l'homme sur la nature… l'abolition du pouvoir de l'homme sur l'homme…”. Tous les Français de tous les partis savent leur catéchisme. Mais que mettent-ils derrière ces formules? L'important, pour eux, c'est de partir, d'être embarqués.
Je suis frappé, chez certains, d'une résignation si aisée à ne pas connaître le but. “Dans l'immédiat, la prise du pouvoir”, disent-ils. Mais, après? Si on leur demande quelle marge il restera à la liberté de croire, de penser, de parler, d'écrire, et plus généralement au droit de s'opposer, d'être différent, de rester soi-même, ils manifestent plus ou moins ouvertement une totale indifférence à ce sujet. Nous avons accordé à l'individu allemand, comme un privilège singulier, ce don de se perdre, de se dissoudre dans de grands mouvements collectifs. Les déceptions, les difficultés de la vie, les mille entraves qu'invente l'administration pour décourager les initiatives, tout incline aujourd'hui une part de notre jeunesse à subir, elle aussi, l'attrait d'un courant puissant qui la porterait, qui l'entraînerait et qui donnerait à son destin une signification. Et puis, dans la corruption universelle, face à la vieille morale ouvertement bafouée, en voici une enfin, songent-ils, qui décharge l'être humain de l'épuisante lutte intérieure, qui fait tenir l'alpha et l'oméga de la loi morale dans les intérêts du parti, puisqu'il est entendu que le parti incarne les fins les plus hautes de l'humanité… Mais c'est sur ce point que mes interlocuteurs hésitent, qu'ils détournent la tête et changent volontiers de conservation. Je retrouve, au cours d'une lecture, ces vers de Ferdinand Lassalle qui me semblent exprimer par avance la morale soviétique: “Ne montre pas seulement le but, montre aussi le chemin, –car le but et le chemin sont tellement unis– que l'un change avec l'autre et se meut avec lui –et qu'un nouveau chemin révèle un autre but…”
Et nous aussi, en ce moment si grave de l'Histoire, au delà des formules et de ce médiocre bourdonnement où reviennent sans cesse les mots: trusts, laïcité, assemblée unique, nous sentons bien que ce qui est en jeu touche à notre essence même, à cette part immortelle de chaque être qui a plus de prix à nos yeux que tout l'univers matériel. Au vrai, dans le monde entier c'est l'esprit totalitaire et l'esprit chrétien qui sont aux prises (et, Dieu merci, beaucoup d'incroyants se battent du côté chrétien). La lutte des classes, à mesure que les classes disparaîtront, se transformera en une autre bataille, décisive celle-là: le combat spirituel qui ne finira qu'avec ce sombre monde.

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François MAURIAC, “Derrière l’écran des programmes,” Mauriac en ligne, consulté le 2 juillet 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/1080.

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  1. BnF_Le Figaro_1945_11_06.pdf