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La Tentation de Pilate

Date : 20/11/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°396, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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La Tentation de Pilate

CETTE séance de la Chambre fut d'une telle correction, d'une telle dignité, les trois partis adverses écoutèrent les trois discours avec une patience si édifiante que j'avais honte de me sentir obscurément déçu: c'est que les hommes de mon âge avaient pris le pli de ne venir au Palais-Bourbon que pour voir de haut tourbillonner des crânes, et que ce que nous appelions autrefois une grande séance combinait les émotions de la corrida (le taureau était le président du Conseil) et celles du combat de coqs.
Eh bien! faisons amende honorable à l'Assemblée Constituante: même le discours amer de M. Jacques Duclos n'a pu passionner le débat. Sans doute ses collègues le sentaient-ils réellement “humilié et offensé” comme un personnage de Dostoïevsky. Plutôt que de céder à l'irritation, on eût aimé revenir avec lui sur le point en litige: sans émettre aucun doute injurieux touchant le sentiment national qui anime le parti communiste, on est en droit de juger que sa liaison d'ordre idéologique avec Moscou, aussi légitime qu'elle soit, le rend impropre, dans l'état actuel de l'Europe, à tenir certains leviers de commande.
Mais tout cela est bien dépassé. A quoi bon se boucher les yeux? L'Assemblée a envisagé d'écarter l'homme dont l'ombre s'étend sur elle et l'empêche de respirer. Rendons justice à M. André Philip, compagnon de la première heure: il n'en est pas encore au lavement de mains, le coq n'a pas encore chanté pour lui. Il n'a pas renié son chef, mais déjà il lui donne un mandat impératif. Dieu veuille que j'aie tort: sur ce mot-là, “mandat impératif”, j'ai failli perdre toute espérance.
On jurerait que l'Assemblée, aujourd'hui, a pris de loin ses précautions. Elle a beau ne pas avoir de fenêtres et demeurer fermée à l'air du dehors, les Français qui la composent débarquent à peine de leur province, ils se dégagent à peine de ces foules anxieuses pour qui Charles de Gaulle incarnait la meilleure chance de la Patrie. Ils savent bien quelle vague de stupeur déferlerait sur ce pays recru de fatigue et de tristesse, si cet homme s'en allait… Mais l'essentiel pour les députés, c'est de pouvoir dire: “Il a voulu partir; nous ne l'avons pas chassé.”
Aors, ce serait l'heure de Pilate. Alors, nous nous retrouverions entre nous, entre gens de la même taille. Il n'y aurait plus sur notre horizon, debout à son poste de vigie, ce personnage étrange qui n'est à la mesure de personne, ce type qui finissait par nous fatiguer avec sa “grandeur”…
Et si cela devait se passer ainsi (mais peut-être suis-je trop sombre), nous en serions réduits à nous consoler en songeant qu'il ne faut pas trop exiger du destin: nous aurons toujours eu ces quinze mois où, en dépit de tant de sang répandu, de tant de larmes versées, de tant de hontes subies, nous regardions Charles de Gaulle à qui la France doit d'être encore la France et qui parlait en notre nom au monde et nous relevions notre tête humiliée.
Mais non! Redisons-nous avec le Psalmiste: “Pourquoi es-tu triste, ô mon âme, pourquoi es-tu dans le trouble?” Au moment où j'écris, les jeux sont loin d'être faits. Ce matin, le général de Gaulle réunit les délégués de trois Grands. Une porte demeure donc ouverte à l'espérance. Que nos représentants prennent en pitié ce pauvre pays. Nous avons bien assez de sujets d'angoisse: qu'ils n'ajoutent pas encore à notre fardeau.

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François MAURIAC, “La Tentation de Pilate,” Mauriac en ligne, consulté le 2 juillet 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/1085.

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  1. BnF_Le Figaro_1945_11_20.pdf