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Sur les bancs du lycée. La congestion des programmes. Grande enquête par Michel-P. Hamelet

Référence : MEL_0168
Date : 21/09/1935

Éditeur : Le Figaro
Source : 110e année, n°264, p.5
Relation : Notice bibliographique BnF

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Sur les bancs du lycée. La congestion des programmes. Grande enquête par Michel-P. Hamelet


I. –Ce que pense François Mauriac


Une nouvelle année scolaire commence. Durant plusieurs mois, penchés sur leurs livres, nos enfants ou nos adolescents vont s’efforcer d’assimiler l’énorme quantité de notions disparates que des maîtres bien intentionnés accumuleront devant eux.
Que restera-t-il de cet effort aux vacances prochaines?... Devons-nous dire, avec Nietzsche, que “l’homme moderne traîne avec lui une masse énorme de cailloux, les cailloux de l’indigeste savoir…” Et devons-nous craindre, avec l’auteur du Gay savoir, qu’une pareille culture ne périsse d’indigestion?
Peut-être une réforme s’impose-t-elle? Réforme des programmes, ou réforme des méthodes d’éducation? Nous avons demandé aux représentants les plus qualifiés des lettres françaises de bien vouloir nous faire part de leur opinion sur cette délicate question, persuadé que cette enquête répond aux désirs de tous les parents et que les éducateurs eux-mêmes y trouveront matière à réflexion.

François Mauriac

Dans le taxi qui nous emporte de la gare d’Orsay vers son appartement d’Auteuil, François Mauriac me confie: “Si je réponds rarement aux enquêtes, c’est qu’elles sont souvent mal posées, je veux dire trop vite élaborées, sans préparation aucune… Vous comprenez? Ce n’est pas du tout que je les méprise…”
L’appartement du célèbre romancier, inhabité durant cette période de vacances, offre un aspect singulier. Nous passions devant la salle à manger, dans l’ombre de laquelle on aperçoit la tache blanche de la housse qui recouvre la table. Les chaises rangées autour bossellent l’étoffe; on croirait une assemblée de fantômes… François Mauriac évolue dans ce décor familier comme au milieu d’un monde endormi qu’il réveille d’un geste rapide. La main s’abaisse à tâtons sur le compteur d’électricité, les portes s’ouvrent, des chaises se déplacent… La maison morte retrouve la vie.

*

Nous nous asseyons dans le cabinet de travail. Mauriac m’observe tandis que je parle, et je me sens pénétré par ce regard franc, scrutateur…
Je suppose, répond-il à ma question, que les hommes qui établissent les programmes scolaires actuels ont leurs raisons. Ces raisons, il serait intéressant de les connaître; mais ce qu’il faudrait surtout savoir, c’est s’il y a un rapport entre cette complexité sans cesse accrue des programmes et le manque de culture que tout le monde constate aujourd’hui.
– Croyez-vous que ce rapport existe?
Voyez-vous… Un léger frémissement de sa bouche le fait hésiter sur les mots; il ne les cherche pas, mais les appelle plutôt, les fait siens, les charge de son fluide personnel avant de les lâcher à mi-voix.
Voyez-vous, je crois que l’on part aujourd’hui d’une fausse conception de la culture : savoir le plus de choses possible… Il n’y a chez lui aucun jugement qui ne s’éclaire aussitôt d’une image, aucune pensée qui ne soit palpitante de vie… Ça me rappelle ce que disait une vieille servante de chez nous, mallarméenne sans le savoir, quand nous étions refusés à un examen: “Pourtant il a lu tous les livres!...” Elle pensait que la science, c’était un certain nombre de livres… C’est ainsi qu’on s’imagine accroître la culture en accumulant des notions disparates.
Il prévoit sans doute ma réplique et, de sa longue main projetée en avant, rejette les mots dans ma bouche: Non. Je crois qu’on est très injuste en disant que c’est là un état d’esprit primaire… Vous comprenez… Cet état d’esprit me semble exister partout. On n’a qu’à voir ce qu’est actuellement une thèse de doctorat, doctorat ès lettres ou autre: une accumulation de faits.

*

Du dehors, malgré la fenêtre fermée qu’encadre de rugueux rideaux de toile, le vent nous apporte les cris perçants et joyeux des enfants d’une école voisine. François Mauriac s’est retiré sur son divan clair; adossé au mur, le cou dans un coussin de même teinte, je le vois réfléchir, commencer une phrase que tout à coup il abandonne, rechercher l’expression parfaite.
Comment dire?... Il ne faut pas vouloir tout expliquer, mais partir d’un contact avec le texte vivant… A un jeune normalien de mes amis qui me faisait part de son ennui d’avoir à expliquer Bossuet à ses élèves, je faisais remarquer dernièrement que peut-être en commençant par lire quelques pages saisissantes… Il n’y avait pas pensé! Voilà l’état d’esprit de l’époque: on dissèque la vie au lieu de la montrer belle et entière
– Vous pensez donc qu’il faut réformer les méthodes actuelles?
Maintenant, il se relève, se penche vers moi:
A mon avis, l’essentiel de l’éducation pour les jeunes Français consiste à leur donner les maîtres de leur vie, ceux qui les élèveront lorsqu’ils seront délivrés des pédagogues. C’est ainsi que, dès le collège, Pascal, Racine et La Bruyère sont entrés dans ma vie
– Sont-ce là les maîtres que vous préconisez?
– Je ne suis pas de ceux qui disent que la neutralité de l’enseignement est impossible. Tout dépend de ce que l’on met derrière ce mot. Je crois qu’un éducateur, quel qu’il soit, doit se tenir sur le plan de l’humanisme. Etant donné qu’il existe en France un double courant humaniste, l’un religieux, l’un laïque, avec d’ailleurs de continuelles liaisons de l’un à l’autre, chaque enfant trouvera aisément ses maîtres, quelle que soit sa famille spirituelle. Il faut seulement le diriger sans parti pris. C’est là un terrain commun à tous, sur lequel un véritable éducateur devrait se tenir.

*

Là-bas, la récréation venait de s’achever et l’on n’entendait plus aucun cri. Le vent seul battait les vitres ainsi que le roulement sourd de la rue qui se fait oublier à force d’être quotidien. Debout, Mauriac jette un coup d’œil machinal sur les rayons de sa bibliothèque. Près de la cheminée, à côté d’une pile de livres, un fauteuil bas, accroupi devant un petit meuble également chargé de volumes, semble contenir dans son siège étroit la pensée triste d’un absent… Mon hôte le contourne en sifflotant et revient s’asseoir en face de moi. Je crois bon d’enchaîner:
– Ainsi, à votre avis, il faut en rester à la qualité?
Voilà! La France est avant tout un pays de qualité. Comprenez-moi bien. Il y a une qualité laïque comme religieuse. Il y a même une qualité révolutionnaire, si je puis dire, un idéalisme en action… Bref, il y a une tradition française de la qualité. La diversité de vues n’y fait rien. Si j’étais dictateur, je mettrais à la retraite tous les pédagogues politiciens, non pas à cause de leurs idées, mais parce qu’ils trahissent l’esprit de la race, parce qu’un véritable éducateur ne doit pas quitter le plan de l’humain. Ce qu’on exige des soldats, on devrait l’exiger bien plus encore de ceux qui ont mission de former les jeunes Français et de les mettre à l’école des plus hauts moralistes qui aient écrit… Que ce soit Montaigne ou Pascal, Bossuet ou Rousseau ou Voltaire. L’héritage français est assez divers pour que chacun y retrouve les siens sans renier le patrimoine commun.

*

Tout en notant hâtivement cette substantielle déclaration, je songeais au problème nouveau que pose depuis le début du siècle l’éducation des filles… Certes, il est dans la nature de l’homme de s’aventurer dans le domaine de la connaissance, mais faut-il encourager les femmes à ce rôle de prospecteur?
Je ne suis nullement antiféministe, me répond le père de “Thérèse Desqueyroux”, mais je crois qu’actuellement on détourne systématiquement la femme de sa vocation véritable qui est d’être mère et épouse.
J’aime qu’une femme soit cultivée, mais que sa culture soit en étroite liaison avec son rôle d’animatrice du foyer. C’est l’époux, c’est le grand fils qui devront être sur ce plan ses véritables guides. Il faut préparer la jeune fille de telle sorte qu’elle puisse les suivre. Je crois dangereux qu’elle les précède: Madame Bovary, ma Thérèse…”
Je sortis de cette pièce si propre au recueillement. Les fantômes de la salle à manger revirent passer mon importune silhouette; le tapis étouffait mes pas. Il semblait régner dans cette maison un silence impossible à troubler. Bien avant dans la rue ce silence parfumé imprégna, malgré les mille bruits de la ville, mes réflexions solitaires.

Michel-P. Hamelet

(A suivre)

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Michel-Pierre HAMELET, “Sur les bancs du lycée. La congestion des programmes. Grande enquête par Michel-P. Hamelet,” Mauriac en ligne, consulté le 4 février 2023, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/168.

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