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Bâtons rompus

Référence : MEL_0202
Date : 13/10/1937

Éditeur : Le Figaro
Source : 112e année, n°286, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique

Description

Dans cette chronique, construite comme un dialogue, François Mauriac montre son désarroi devant la position des prélats espagnols en faveur de Franco et de ses alliés italiens et allemands. Même ses vendanges à Malagar n'arrivent pas à le détourner de son trouble.

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Bâtons rompus

— Que pensez-vous des récentes adhésions épiscopales au Manifeste des prélats espagnols?
— Je vous en conjure, parlons d’autre chose.
— Le jour même où elles furent publiées, avez-vous lu, dans la presse, les deux petites phrases, extraites d’un article du Duce?
— Oui, celle qu’a relevée notre Guermantes à propos du bombardement des villes ouvertes? “Les cris des femmelettes et les sermons d’archevêque me font rire ou me donnent la nausée…”
— Et l’autre surtout, la plus féroce: “Certains catholiques avec lesquels nous réglerons nos comptes, à notre manière…”
— Plus un mot là-dessus. Demandez-moi des nouvelles de mes vendanges.
— Un mot encore: comment trouvez-vous ce claquement formidable de mâchoires, à l’heure même où berger et troupeau s’avancent en procession vers le seigneur Loup?
— La vendange n’abonde guère, mais nous ferons du degré: ce sera une grande année.
— Le miracle de la presse, et qui nous oblige à lui pardonner tous ses crimes, ce sont, dans la même feuille, ces recoupements de textes, ces rencontres fulgurantes… n’est-ce pas votre avis?
— Mon avis est que j’ai quitté la campagne trop tôt cette année et que je me sens volé d’un automne.
— Autrefois, la campagne vous était moins nécessaire, il me semble?
— Je vais vous dire un secret: en dehors de Dieu, la nature seule ne trahit pas. Ce qu’elle a promis, elle le tient. Je ne me souviens pas d’avoir passé à la campagne tout un hiver, mais je sais qu’il existe des jours, en décembre, d’un calme et d’une transparence que maintenant je serais digne de goûter. La nature ne trompe pas: je connais l’endroit du ciel d’hiver d’où chaque nuit surgit le chasseur Orion. Le printemps s’annonce de très loin par des signes qui emplissent le cœur d’espérance. Tous les oiseaux reviennent qui doivent revenir. Depuis que le monde est monde, il n’est jamais arrivé qu’aucune primevère n’ait fleuri, que le coucou n’ait pas chanté.
— Vous faites exprès de m’entraîner loin de mon propos. Répondez à une seule question et je vous tiendrai quitte du reste. Autant que le général Franco, ses Requetes, ses Phalangistes et ses Maures méritent d’être bénis (et je m’en rapporte sur ce point à l’autorité épiscopale), en faut-il étendre le bénéfice spirituel aux divisions italiennes débarquées sans déclaration de guerre, aux escadrilles allemandes, à ces excellents “Savoia” que dirige, assure-t-on, un enfant Mussolini et qui viennent d’inaugurer leur mission en lâchant sur Valence des bombes de trois cents kilos? (“Tu te rends compte?”) Un témoin oculaire m’a décrit l’état des légères maisons espagnoles après cette pluie… Je ne vous parle pas des gens…
— Non, non, ne me parlez pas des gens. Ne me parlez de personne. Je vais dire n’importe quoi pour vous empêcher de parler. L’odeur du crépuscule d’octobre sur les trottoirs m’enivrait quand j’avais vingt ans. Toute l’année gonflée d’un bonheur sans nom s’étendait devant ma jeune convoitise. La lumière des vitrines embrasait les livres nouveaux. Les dessertes des restaurants étaient chargées de beaux fruits intacts. Des visages naissaient de la brume avec une grâce inconnue. Mille promesses de fortune et de gloire m’escortaient quand je traversais la Concorde, dans le parfum de ces nuits déjà froides, et que je me hâtais vers mon logis d’étudiant. Vous l’avouerai-je? Après tant d’années, tout n’est peut-être pas éteint de ce beau feu de la rentrée… Que la brume d’octobre est douce encore à respirer! Mais il y a simplement ceci: nous n’avons plus le droit d’être heureux.
— Je vous entends… c’est vous qui me ramenez au sujet défendu…
— Que les morts reposent en paix!
— De ceux qui furent égorgés ou exécutés par les foules furieuses et par les chefs du Frente Popular, ou de ces victimes de bombardements médités et accomplis à froid, sans plaisir ni haine, par des étrangers en service commandé, lesquels, croyez-vous, éveillent le plus de pitié dans le cœur de Dieu?
— Qui le sait? Les saints peut-être le savent…
— Ah! si une voix s’élevait tout à coup, une voix, une seule voix…
— Les saints ne parlent plus.

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Citation

François MAURIAC, “Bâtons rompus,” Mauriac en ligne, accessed October 24, 2021, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/202.

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