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Lettre

Référence : MEL_0036
Date : 01/10/1913

Éditeur : Cahiers de l'Amitié de France
Source : 2e année, n°7, p.422-426
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Lettre
Version texte Version texte/pdf Version pdf

Lettre

Je rentre, mon ami, d'un grand voyage. Ne vous fiez pas aux affiches qui ornent les gares: Les lacs bleus de l'Italie sont des tempétueuses petites mers. Derrière les vitres des hôtels suisses, j'ai vu la neige ensevelir le monde. Je vous écris, aujourd'hui, du parc séculaire où d'autres enfants poussent ma petite brouette. Ils emplissent les allées de leurs disputes. Ils bénissent, chaque soir, la maison avec leurs purs sommeils. Des pensées d'humilité me viennent parce que ma nièce me dit: “Toi qui ne fais rien...” Les journées sont plus courtes. Hier, un vol de ramiers traversa le ciel pâle, nous présageant un hiver hâtif et rude. Je fus à la messe, lundi, pour célébrer Notre-Dame de septembre. Des jeunes filles ont chanté un cantique du père Hermann qui évoquait les premières communions d'autrefois; à Paris, je me fusse peut-être indigné contre ce curé qui méprise le plain-chant. Ici, je m'abandonne à mon mauvais goût d'enfant. Je retrouve mon cœur qu'émouvait, sur l'autel, la vierge éclatante et sulpicienne, et les doux refrains des messes matinales où l'on communiait avec l'angoisse d'un dernier scrupule.
Que je suis loin de Paris! Pas si loin que les argus ne puissent m'atteindre. Mais les pins blessés du domaine m'entourent comme une armée fidèle. L'amour et l'amitié m'enserrent de leurs douces et fortes mailles. Etes-vous, mon ami, sensible aux articles méchants? Un auteur qui fait hommage de son œuvre à des journalistes leur donne le droit de la trouver mauvaise et de le dire. S'ils flairent dans cet ouvrage une autobiographie, on ne saurait espérer qu'ils renoncent à la volupté d'atteindre, à travers les personnages fictifs, un cœur vivant, peut-être plusieurs cœurs. Mais le héros d'un livre où nous mettons le plus de nous-mêmes, n'est pas nous-mêmes. Nous seuls connaissons l'endroit précis où il faudrait que le coup fût donné pour nous arracher des larmes. Comment un feuilletoniste pressé et besogneux excellerait-il dans le métier délicat de bourreau?
Vous souhaitez, mon ami, connaître les livres que je lis? Ils emplissaient le fond de mes malles. Ils m'ont valu des excédents de bagages. Mais je ne les ouvre guère. J'emporte souvent dans nos promenades, les Opuscules et Pensées de Blaise Pascal (édition Brunschwigg). L'exemplaire en est fatigué; dès le collège, il faisait ma joie. Je m'inquiète que MM. Chantavoine et Giraud aient persuadé à mon maître Strowski qu'on ne saurait affirmer l'authenticité du Discours sur les passions de l'amour. Il importe beaucoup que Pascal en soit l'auteur. Il faut qu'en renonçant au monde, Pascal ait connu la noble et humaine destinée dont il s'écartait. Comment se résigner à ce qu'il n'ait pas écrit la fameuse phrase du Discours: “Qu'une vie est heureuse quand elle commence par l'amour, et qu'elle finit par l'ambition!” Ce cri pourrait être de Stendhal: Ce qui fut le point d'arrivée d'un Stendhal, est le point de départ d'un Pascal. Si le discours n'est pas authentique, la Prière pour le bon usage des maladies nous donne quelque raison de croire que son auteur connut la concupiscence –et surtout cette phrase: “O Dieu qui laissez les pêcheurs endurcis dans l'usage délicieux et criminel du monde...” Un prodigieux orgueil s'étale dans l'épître à la reine Christine pour la dédicace de la machine arithmétique. Parmi beaucoup de flatteries, la royauté de l'intelligence y est proclamée supérieure à celle que peut assurer la naissance. Pascal avait de son génie une connaissance exacte. Il fut faible dans ses affections terrestres, il disputa à Dieu sa sœur, cette merveilleuse Jacqueline- il eut recours à des ruses d'argent pour empêcher qu'elle entrât au Port-Royal: faiblesse touchante chez l'homme qui plus tard, après sa deuxième conversion, ne pouvait souffrir les caresses que Gilberte Perrier recevait de ses enfants. Ne dites pas que je me plais à découvrir en Pascal des petitesses. Mais je me persuade volontiers qu'il dût souvenir un rude combat pour échapper à ce qu'il appelle “les trois fleuves de feu” dénoncés par saint Jean: libido sentiendi, libido sciendi, libido dominandi. Je trouve admirable que. l'adolescent mathématicien et plein de superbe qui écrivait à la reine Christine: “…Le pouvoir des rois sur les sujets n'est, ce me semble, qu'une image du pouvoir des esprits sur les esprits qui leur sont inférieurs” soit devenu l'homme pauvre et humble dont un prêtre, en l'assistant la veille de sa mort, disait: “J'avais toujours admiré beaucoup de grandes choses en lui, mais je n'y avais jamais remarqué la grande simplicité que je viens de voir: cela est incomparable dans un esprit tel que le sien.”
Ne croyez pas mon ami que je néglige de me divertir: voici le temps où nous ne pourrons plus pêcher les écrevisses. Au déclin de septembre la rosée du matin, sur le bord des ruisseaux, demeure tout le jour et se mêle à la rosée du crépuscule. Mais nous irons aujourd'hui dans les bois d'automne chercher les cèpes qui ont la couleur des branches mortes, des feuilles sèches, et une odeur mouillée qui est le parfum secret et triste de la saison. Une dernière fois, avant de quitter le pays, j'irai avec mes frères à travers les landes. Nous marcherons pendant des lieues jusqu'à ces étangs inconnus qui dorment dans les sables. Un jour, ayant gravi la dernière dune, nous verrons soudain le morne océan atlantique. Il soufflettera de son vent terrible nos visages exténués. Nous logerons chez les douaniers. Ils offrent aux voyageurs de la nourriture dans des assiettes dépareillées ornées d'ancres et où sont inscrits des noms de frégates; les côtes landaises du golfe de Gascogne sont jonchées d'épaves. Les vents d'équinoxe et la mer hurleront à la porte. Nous resongerons aux prières anciennes qui recommandent à la Vierge Marie ceux qui luttent contre l'océan. Mon frère parlera des livres de Loti qu'il connaît. Les douaniers raconteront des histoires de chasses, de pêches et de naufrages.
Sans doute évoquerai-je, mon ami, ces soirées de Paris qui vont revenir, ces soirées de causeries calmes et de douces querelles, de lectures à mi-voix et de projets infinis. Des jeunes femmes joueront à quatre mains en sourdine et rieront des fausses notes. La baroque et délicieuse lampe jaune et bleue que vous m'avez donnée éclairera le livre ouvert sur vos genoux.

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Citation

François MAURIAC, “Lettre,” Mauriac en ligne, accessed October 24, 2021, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/36.

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