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Mon vieil ami d'Auteuil

Référence : MEL_0368
Date : 13/10/1942

Éditeur : Le Figaro
Source : 117e année, n°245, p.3
Relation : Notice bibliographique BnF


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Mon vieil ami d'Auteuil

Je tourne le bouton de la Radio et la voix du Destin prononce:
“Le peintre Jacques-Emile Blanche est mort…” La peine que j’en ai l’étonnerait peut-être, mais je suis sans courage pour l’exprimer. Les événements nous vouent à une sombre paresse. Il me reste de détacher ces quelques pages de mes “souvenirs”. Ecrites de son vivant, elles témoignent mieux que ne le ferait un “article nécrologique” de ce que je dois à mon vieil ami d’Auteuil et d’Offranville.
F.M.

Il n’est guère d’hommes de qui j’ai plus reçu que du peintre Jacques-Emile Blanche. Ce témoignage étonnera ceux de mes lecteurs qui ignorent à quel degré de cécité peut atteindre un jeune Bordelais prisonnier de sa ville où le musée, à de rares exceptions près, est un surprenant ramassis de croûtes. Dans ma famille, les couleurs, à la lettre, nous faisaient peur. Le jour de la fête locale, nous nous moquions des robes aux teintes vives des jeunes paysannes. Les jeunes filles de notre monde s’en tenaient aux tonalités neutres, effacées, au rose mourant, au rose bonbon, au crême pâle. Dans l’arrangement d’un intérieur, la question ne se posait jamais de rapprocher des couleurs, d’établir des rapports, de chercher certains accords de tons. Les miens vivaient en dehors de ce monde que je découvrir dès ma première année, à Paris, moins au Louvre que chez les marchands de tableaux car il faut toute une longue éducation pour apprendre à traverser l’épaisse couche de vernis et de fumée que les siècles accumulent sur des chefs-d’œuvre et ne pas s’en tenir au respect conventionnel du bitume et de la crasse. Mais un Cézanne, un Gauguin, un Matisse se donnaient à moi dans leur fraîcheur originelle.
Avant dix-huit ou vingt ans, peut-être ignorais-je jusqu’au nom de Cézanne (“s’il y avait un grand peintre du nom de Cézanne, je le connaîtrais” disait à mon frère séminariste un important et solennel curé de Bordeaux). Mais il arrive qu’un seul homme, moins peut-être par son enseignement oral que par l’atmosphère qu’il répand autour de lui, vous introduise d’un coup dans un monde que vous ne connaissiez que de loin et par ouï-dire. Quelques jours passés à Offranville en Normandie dans la maison de Jacques-Emile Blanche, où rien n’était somptueux, ni même ne donnait l’idée du luxe me firent comprendre et sentir ce qu’était le Goût, –non d’un amateur riche et attentif à la mode, mais d’un grand artiste qui fut le familier de Renoir, de Berthe Morisot, de Degas, de Wisthler, que les ballets russes avaient enchanté, et dont l’intelligences critique avait pénétré le style de ses grands devanciers. Les fleurs du jardin, les briques roses de la vieille façade Louis XIV, le jaune adorable des boiseries de la pièce où Jacques Blanche travaillait composaient une harmonie qui m’a rendu pour toujours sensible à des recherches, à des accords non seulement sur la toile ou dans les intérieurs, mais dans la nature même. Que ce soit la nature qui imite l’art, ce paradoxe de Wilde, fut vrai à la lettre, pour moi: les peintres m’ont tardivement ouvert les yeux à la lumière. J’ai, grâce à eux, vers ma vingtième année, jeté sur le monde un regard nouveau.
A Paris, dans l’atelier de la rue du docteur Blanche où à partir de 1916 je fus accueilli avant tant de confiance à toute heure du jour et où je posai deux ou trois fois et les miens après moi, les meilleures toiles de Jacques-Emile, ses portraits de Thomas Hardy, de Wisthler, d’Aubey Boerdsley voisinaient avec “Les baigneuses” de Renoir, “La femme au gant” de Manet, une inoubliable fabrique de Corots et bien d’autres merveilles. Ce qu’aucun musée ne peut donner me fut accordé là: cette familiarité quotidienne avec un petit nombre de chefs-d’œuvre. Mais, entre tous ces beaux fruits du siècle dernier, le moins savoureux n’était pas l’esprit du maître lui-même. Jacques-Emile, fils du fameux docteur Blanche chez qui avait été soigné Gérard de Nerval, gendre de John-Lemoine, intime des Halévy, de Barrès, de Proust, de Gide, de Montesquiou, de Diaghilew, comptant à Londres, où il avait un atelier, autant d’amis et plus d’admirateurs qu’à Paris, offrait au jeune provincial qui n’avait encore connu aucun artiste de premier ordre un carrefour de toutes les écoles, de toutes les modes d’une époque et dès que je commençai de pénétrer dans l’œuvre de Proust, Jacques Blanche était tellement lui-même “du côté de chez Swann” que sortant d’un chapitre du livre, je croyais entrer, rue du Docteur Blanche, dans une suite vivante de l’œuvre, comme lorsque les acteurs quittent soudain la scène et courent en farandole à travers l’orchestre.
Mais l’étonnant, chez Jacques Blanche, c’était que son insatiable curiosité vous donnait l’illusion de lui apporter plus encore qu’on n’avait reçu de lui. A dire vrai, sur toute question son esprit retenait peu du solide qu’il attendait de vous. Même pour les choses de l’intelligence, il restait peintre, sensible surtout à l’apparence et comme au frisson des idées.
Je n’ai jamais fait, durant nos vingt-cinq ans d’intimité, l’expérience de cette méchanceté que certains lui attribuent, n’ayant jamais reçu de lui et de sa chère femme, pour moi-même et pout tous les miens, que le témoignage de l’amitié la plus délicate et la plus généreuse. En revanche, j’ai été souvent témoin de la cruauté des gens à son égard, et chez lui d’un défaut de rancune presque irritant. Il n’a jamais été vraiment redoutable que pour lui-même: c’est vers le dedans que sont tournées les pointes les plus aiguës de son esprit et bien qu’il sente vivement l’injustice dont a souffert sa peinture et qu’il connaisse la place que la postérité lui accordera, personne au fond ne la juge d’un œil plus lucide et moins indulgent qu’il ne fait lui-même.
Jacques Blanche ressemble aussi peu qu’il est possible à la plupart des peintres qu’il m’a été donné d’approcher: car une de ses grâces fut la passion des choses de l’esprit si répandue chez les artistes, du temps de la Renaissance et jusqu’à Ingres et à Delacroix, mais qui est assurément l’exception chez les contemporains: ajoutons que ce très grand bourgeois est le plus ennemi de toutes les sortes de grossièretés et se montre attaché aux relations du monde, aux hiérarchies, aux préséances, aux alliances, poussant l’éducation jusqu’à ce degré où l’on peut sans choquer et parce qu’on a la manière se passer à peu près toutes les fantaisies.
Ce que je n’ai presque jamais ressenti dans les maisons les plus luxueuses et dans les plus nobles familles, (où la supériorité qui s’y affirmait me semblait empruntée toute extérieure et de surface), je l’ai éprouvé chez ce grand bourgeois artiste, commensal et ami de tout ce qui s’était illustré dans la littérature et dans les arts en Angleterre et en France depuis 1870, qui était “plein d’anecdotes”, comme dit Sainte-Beuve, mais non de potins imbéciles. Il m’a toujours rapporté sur les artistes qu’il a connus des traits significatifs et inoubliables, et quand il s’agissait de peintres, il y ajoutait des observations d’ordre technique qu’il était seul à pouvoir me donner. On découvrira plus tard l’importance de son œuvre critique à laquelle il faudra toujours revenir pour la connaissance des arts et pour l’étude des mœurs entre 1870 et 1920.

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François MAURIAC, “Mon vieil ami d'Auteuil,” Mauriac en ligne, consulté le 28 novembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/368.

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