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Mes personnages

Référence : MEL_0486
Date : 15/03/1929

Éditeur : Les Annales
Source : n°2330, p.253-255
Relation : Notice bibliographique BnF


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Mes personnages

A peine avons-nous fini d'écrire le dernier chapitre d'un roman, que l'ouvrage paraît, tiède encore de notre chaleur, chargé de nos goûts, de nos inclinations du moment, –si mal dégagé de nous-même qu'il ne faut pas confondre avec la vanité notre impatience à souffrir les critiques; car c'est un peu de notre chair vivante que nous avons livrée.
Aussi un auteur curieux de lui-même trouve-t-il plus de profit à réunir en volume des nouvelles écrites depuis assez de temps et publiées déjà par divers magazines. D'une lave qui fut brûlante, il détache ces blocs durcis, les mesures, les soupèse et les juge. Sans doute, il s'y retrouve: même après beaucoup d'années, nous reconnaissons toujours la moindre phrase sortie de nous, fût-elle extraite d'un ouvrage ou d'un article dont nous avons perdu le souvenir. Aucune ligne qui ne soit frappée à l'effigie de son auteur, –mais aussi qui ne porte un millésime: nous y reconnaissons notre visage, mais notre visage d'une certaine année, notre cœur à un moment précis de son drame.
Pour l'histoire de notre vie intérieure, le roman que parfois nous donnons à une revue avant même qu'il soit achevé ne constitue donc pas un témoignage plus exact que telle nouvelle depuis longtemps écrite; et que nous avons peine à le juger de sang-froid! Son unique avantage est de fixer la limite de la plus récente marée (j'aime cette image du flux et du reflux autour d'un roc central –passion ou croyance– qui exprime à la fois l'unité de la personne humaine, ses changements, ses retours et ses remous).
Il est rare que les grandes lignes de notre univers intérieur se révèlent à nous dès la jeunesse, et c'est la joie du milieu de la vie que de voir se dégager notre personne enfin achevée, ce monde dont chacun de nous est le créateur ou, plus exactement, l'organisateur. Car nous nous sommes servis d'éléments divers: les uns furent imposés par l'hérédité, par l'éducation, par le milieu, mais les autres sont nés du vouloir et du désir. Et sans doute il arrive que ce monde achevé se modifie encore. Des tempêtes, des raz de ma rée parfois, en altèrent l'aspect. La passion humaine, la grâce divine, interviennent: des incendies qui dévastent, des cendres qui fécondent. Mais, après l'apaisement, les contours des montagnes réapparaissent, les mêmes vallées s'emplissent d'ombre, et les mers ne franchissent plus les bornes assignées.
Pour cette autocréation, tout sert à l'homme, qu'il travaille en union avec la Grâce ou dans l'ignorance de la Grâce. Nous ne croyons pas que dans son remarquable ouvrage De la Personnalité, M. Ramon Fernandez, qui se souvient de Nietzsche, ait raison d'écrire que le défaut du Christianisme est de distinguer le bien du mal. “Distinction, dit-il, qui a empêché beaucoup d'hommes de bonne volonté d'augmenter le bien en transformant le mal...” Au vrai, la Grâce détruit bien moins qu'elle n'utilise les obstacles qu'elle rencontre dans une âme. La vie des saints abonde en exemples singuliers de ces transmutations: on trouve parfois, à la source d'une vie chrétienne merveilleusement pure et féconde, un vice jugulé. Une conversion ressemble au miracle de Cana: l'eau est changée en vin, mais il fallait l'eau naturelle pour qu'apparût le vin précieux. Dans l'acte de se créer, ou plutôt de s'harmoniser soi-même, l'opposition entre chrétiens et non croyants ne porte donc pas sur le pouvoir d'utiliser ce qui est donné, mais sur la présence ou l'absence d'un modèle. M. Ramon Fernandez se glorifie de n'obéir à aucun modèle, “mais, par des actes successifs, il compose une vie qui peut-être un jour et pour les autres fera tableau”. Le chrétien, lui, sait d'avance quels traits il souhaite que le tableau rappelle. La vie de Néron, qui “fait tableau”, est-elle, selon M. Fernandez, réussie?
Le “bien” n'est pas une notion, un concept, il fait partie de nous-mêmes, il entre dans la composition de ce monde intérieur que nous voulons organiser et que M. Ramon Fernandez nous invite à soumettre aux risques de l'expérience. Proust, entre tous les écrivains de ce temps, le moins soucieux de morale, l'a reconnu dans un passage fameux de La Prisonnière.

“Tout se passe dans notre vie, dit-il, comme si nous y entrions avec le faix d'obligations contractées dans une vie antérieure; il n'y a aucune raison dans nos conditions de vie sur cette terre pour que nous nous croyions obligés à faire le bien, à être délicat... Toutes ces obligations qui n'ont pas leur sanction dans la vie présente semblent appartenir à un monde différent, fondé sur la bonté, le scrupule, le sacrifice, un monde entièrement différent de celui-ci, et dont nous sortons pour naître à cette terre, avant peut-être d'y retourner revivre sous l'empire de ces lois inconnues auxquelles nous avons obéi parce que nous en portions l'enseignement en nous, sans savoir qui les y avait tracées...”
Ces lois, Proust va jusqu'à dire qu'elles ne sont invisibles que pour les sots. Nous appartient-il de n'en pas tenir compte dans l'œuvre de notre personnalité? Du seul point de vue humain, cette méconnaissance n'est-elle plus périlleuse que la distinction du bien et du mal que M. Fernandez déteste dans le Christianisme? Si chaque destinée, selon le pressentiment de Proust, a une direction, un but, n'est-ce donc un terrible jeu que de l'en détourner sans plus d'examen? “Y va-t-il de l'honneur? Y va-t-il de la vie? –Il y va de bien plus!”

* *

Or, des trois histoires que je suis au moment de réunir, chez Grasset, les deux premières ne révèlent à première vue aucune préoccupation morale. Sans doute furent-elles écrites alors que, jugé sans indulgence par la critique catholique, je crus résoudre les difficultés de mon état en m'appliquant à peindre la vie telle que je la voyais, et à inventer les créatures qui spontanément naissaient de mon expérience. Rien ne m'était plus [?] que les êtres suscités en moi par l'observation des autres hommes et par la connaissance de mes propres passions. Ainsi me flattais-je de peindre un monde en révolte contre le tribunal de la conscience, un monde misérable, vidé de la Grâce, et, sans rien aliéner de ma liberté d'écrivain, d'atteindre à une apologie indirecte du Christianisme. Impossible, me disais-je, de reproduire le monde moderne tel qu'il existe, sans qu'apparaisse une sainte loi violée.
Et, de fait, la première de ces nouvelles, Coups de Couteau, que j'ai cru écrire, voici trois années, sans aucun souci immédiat de religion, à la relire de plus près, aujourd'hui, me semble toute pénétrée de métaphysique. Au mari qui torture sa femme par le récit des souffrances qu'une autre femme lui fait subir, ai-je, à mon insu, communique de mon inquiétude religieuse? Ou bien le sentiment amoureux est-il par nature excessif, démesuré, sans proportion avec son objet? La passion de mon héros participe-t-elle de cette avidité chrétienne que développe dans l'être humain la recherche, la poursuite du divin, en fin l'état d'union avec Dieu? Doit-il à mon hérédité cette fringale d'absolu? Ou bien la souffrance es t-elle inhérente à tout amour, –que celui qui l'éprouve soit ou non métaphysicien?
La lecture quotidienne des faits divers met en lumière, chez les plus simples créatures, cette recherche, cette exigence infinie. Il n'est guère de drame passionnel, suicide ou crime, dont les causes apparentes ne semblent bien légères; et sans doute leurs humbles héros ne sauraient rien exprimer de la déception totale qui les pousse et dont ils ne prennent même pas conscience. Voilà par où ils sont différents du personnage que je montre dans Coups de Couteau. Celui-là est lucide, et cette lucidité d'abord le protège contre l'instinct de détruire l'être qui le torture.
Il souffre et il sait pourquoi il souffre: la disproportion entre sa frénésie et la créature qui la déchaine, il la mesure et elle le stupéfie. Ce n'est pas l'orgueil qui saigne en lui; il ne se croit pas supérieur à ce qu'il aime, il ne méprise pas ce qu'il aime. Cette idée que notre amour crée son objet de rien, et qu'il suffit que nous nous interrompions de chérir une femme pour qu'elle retourne au néant, cette idée est étrangère à l'homme de Coups de Couteau. Il ne refuse pas à son amie une valeur indépendante du désir dont il la couve. Simplement, elle demeure impuissante à lui accorder ce qu'il souhaite d'elle. Ce fou voudrait qu'elle lui demeurât extérieure et que, pourtant, il la pût rejoindre au plus intime de son être: à la fois autre que lui-même et confondue avec lui dans une possession ininterrompue. A la moindre pensée que l'être aimé détourne d'eux, sa jalousie crie. Jusqu'où ne porte-t-il pas la folie de sa contradiction? Chaque seconde d'absence lui donne la certitude d'être trahi, ce qui ne le défend pas de souffrir en présence de ce qu'il aime, car la solitude est aussi nécessaire à son amour. Il faudrait que son amour fût là, sans que sa solitude fût diminuée. L'union charnelle satisfait un instant ce vœu contradictoire de solitude et de présence, de dualité et d'unité; mais l'antique tristesse de l'homme et de la femme, lorsqu'ils se séparent, aussi loin qu'ils soient descendus dans le plaisir, témoigne d'une déception, d'un désaccord tel que chacun, pour n'y plus songer, se réfugie, s'abîme dans son propre épuisement.
Ces traits donneront à penser que Coups de Couteau est l'étude d'un cas morbide; or, je doute d'avoir jamais inventé de personnages plus humains, plus ordinaires. Je ne crois pas qu'ils disent et fassent rien qui ne ressemble à ce que disent et font la plupart des êtres en proie à l'amour. Ne m'amusé-je, ici, à réduire ces formules simplifiées et forcées à dessein le mal dont souffre mon héros, qui peut-être n'y souscrirait pas? Mais ces formules, je demeure assuré qu'elles ne paraîtraient en rien excessives aux “êtres aimés” (ce sont toujours les mêmes) obsédés par les supplications contradictoires de la créature qu'ils font souffrir. Leur prétendue cruauté se ramène presque toujours au sentiment de leur impuissance pour assouvir toutes ces faims, pour étancher toutes ces soifs d'un seul être tourné vers eux. Ils savent que leur absence fait mal, mais ils savent aussi que leur présence est une torture. S'ils négligent d'écrire la lettre après laquelle soupire leur victime, c'est que leur expérience les avertit que, quoi qu'ils fassent, cette lettre ne sera pas celle qui était attendue et que la créature qu'ils martyrisent a déjà composée dans son esprit. Comment les êtres aimés échapperaient-ils à leur métier de bourreau? Ils ne sont pas des dieux. Ils ne sont pas Dieu.

Que le héros de Coups de Couteau ne sache se retenir de confier à sa femme la souffrance qui lui vient d'une autre, il ne m'appartient pas de juger si j'ai rendu acceptable une telle muflerie. Ici, je touche au “drame du couple” qui préoccupe singulièrement nos contemporains. Coups de Couteau n'est qu'un chapitre de ce roman du mariage dont L'Epithalame de Jacques Chardonne demeure le type le plus achevé et que vient de réussir, cette année encore, l'auteur de Climats. Les qualités, –ou, pour mieux dire, la qualité de ce dernier ouvrage n'explique nullement et même ne laisse pas d'abord de nous rendre assez mystérieux l'immense succès qu'il a connu bien au delà de la zone littéraire. Nul doute que Climats n’enchante des hommes et des femmes qui, d'habitude, ne lisent guère les bons auteurs et que devrait rebuter plutôt l'art de Maurois. Mais il a touché ici au drame essentiel de notre époque, au conflit secret de chaque foyer, à l'insoluble débat de l'homme et de la femme que le hasard attelle ensemble et courbe sous le même joug “jusqu'à la mort d'un des conjoints”.
Certes, depuis qu'il y a des hommes mariés et qui écrivent, cette lutte du mâle et de la femelle enchaînés ensemble les a retenus. Mais du temps que le mariage gardait le caractère de l'indissolubilité et qu'il n'était pas encore admis que l'homme pût séparer ce que Dieu avait uni, le drame portail sur la révolte de l'individu contre la règle divine du sacrement et contre un code hostile au divorce. Emma Bovary, Anna Karénine, meurent d'avoir voulu briser les brancards, rompre le harnais, s'arracher au collier qui les déchire et les étrangle. Mille romans, mille pièces de théâtre ont repris ce thème éternel.
Qui ne voit combien ce thème est renouvelé, aujourd'hui que le divorce, dans toutes les classes, devient d'un usage courant et que chacun des époux peut à volonté sortir des brancards, essayer d'une autre alliance? A première vue, il semble que le roman du mariage aurait dû disparaître avec le mariage indissoluble. Mais, au contraire, un débat plus humain s'est impose à l'observation du romancier: le conflit de deux êtres qui souffrent l'un par l'autre, qui pourraient se séparer, qui souvent, d'ailleurs, atteindront à se séparer (comme dans la première partie de Climats), mais après des luttes, des déchirements qu'aucune obligation sociale ne suscite, qui naissent d'une loi obscure, au plus secret de la chair. A peine contractée, la seconde union réveille le drame. Le roman du mariage est devenu le roman du couple.
Même dans l'horreur d'une mutuelle torture, qu'il est difficile à deux êtres de se séparer! Certes, en dépit du divorce, de l'indifférence en matière de religion, des liens demeurent: les enfants, l'attachement de la femme à sa position, ou de l’homme à son confort (lorsque c'est elle qui a la fortune, comme on dit), la crainte de l'aventure, un commencement d'impuissance ou d'indifférence à l'amour. Mais même ces obstacles écartés, souvent l'union misérable survit à toutes les haines: tel est le mystère de l'unité dans une seule chair. Tout provoque l'homme et la femme d'aujourd'hui à la libre chasse amoureuse; rien, semble-t-il, ne les oblige désormais à se fixer, à s'en tenir aux caresses d'une seule créature dont ils n’attendent plus de surprise, où il ne leur reste rien à découvrir. L'irritation compose l'atmosphère de toute vie commune où Dieu n'est pas (irréparable dépense nerveuse au préjudice de l'œuvre, si l'époux a le malheur d'être un artiste). Quelle est donc cette force dans l'homme qui l'emporte sur toutes les raisons de se délivrer? La liberté dans l'amour n'est donc pas notre plus profond désir? L'instinct de la créature est de s'attacher à un seul être, de se confondre dans un seul être. La contemplation d'un seul, l'union avec un seul, chez les plus charnels nous discernons cette exigence latente que le mariage déçoit presque toujours; mais l'autre, l'adversaire auquel nous sommes uni, en garde pourtant le bénéfice. Nous nous attachons désespérément à ce simulacre d'amour unique, parce que nous sommes créés pour l'unique amour.

* *

Le héros de Coups de Couteau, étant un artiste, considère que rien ne l'oblige et que tout lui est dû. Le second récit limite à l'homme de lettres le problème: N'a-t-il aucune autre obligation que l'achèvement de son ouvrage? L'œuvre est-elle une idole qui vaut le sacrifice d'une femme? La pauvre épouse de mon Homme de Lettres en est plus persuadée encore que lui-même. Abandonnée, trahie, elle ne laisse pas de croire qu'un “créateur” ne peut se soumettre à aucune autre loi que celle de sa création. Son mari, s'il abuse de cette indulgence et s'il s'en donne à cœur joie de torturer et de trahir, doute, au fond, de sa divinité: une femme en adoration devant sa personne sacrée, devant ses manuscrits et devant son stylo, l'irrite à force de ferveur.
Il existe, aujourd'hui, deux méthodes pour déifier l'homme de lettres. La plus répandue s'attache à le mettre au-dessus des lois communes: pas d’enfants, pas de responsabilités, une vie ornée, des voyages (musées ou pays chauds, selon le genre que cultive le dieu), des expériences: sexualité, paradis artificiels (il faut tout connaître). Tout connaître, sauf, précisément, la vie ordinaire. Cette élite se nourrit de tout, sauf de pain quotidien. La miraculeuse stérilité de quelques-uns, peut-être la doivent-ils en partie à leur destin préservé, sans contact avec le réel, tous ponts coupés avec l'humble vie. Un Balzac, un Dostoïewski ont poussé leurs profondes racines dans une terre aride. Rien n'éclaire mieux le destin de Balzac que sa brusque mort, à peine la comtesse Hanska lui eut-elle assuré le repos dans le luxe. Non qu'un artiste n'ait besoin de sécurité, mais il est bon que des soucis de famille, d'enfants, de propriétés, l'obligent à passer par où passe le gros du troupeau humain.
L'autre méthode pour la déification des “créateurs” consiste à exiger d'eux une sagesse, une impassibilité quasi divine. Alors, ils sont dénommés “clercs”, et dès qu'ils cèdent aux passions des autres hommes, les voilà accusés de trahir. S'ils jouissent d'immunités spéciales pour les désordres du sentiment et pour les fantaisies sexuelles, ils ne doivent avoir part, sur le plan social, à aucun des entraînements de la foule. Ils siègent, dans une ataraxie bienheureuse, au-dessus de toutes les mêlées. Mais c'est un fait contre lequel nul ne peut rien qu'une œuvre naît toujours de passions ou déchaînées ou combattues, mais enfin d'un état de violence. Passions collectives (nationalisme, socialisme) ou passions individuelles, elles sont à la source de tout ce qui est inspiré. Il ne s'agit pas ici de louer ni de blâmer mais de voir que cela est ainsi.
Au vrai, les grands “clercs” n'ont jamais déchaîné les passions de leurs contemporains qu'en les exprimant. Ils n'inventent rien, ou, alors, inventer signifie découvrir, mettre en lumière ce qui travaille obscurément leur époque. Les grands hommes sont ceux en qui leur époque se reconnaît. Ils trahissent les désirs des autres hommes en leur donnant une forme. Le génie d'un homme se mesure à l'amplitude même de cette “trahison”. Tirons des noms au hasard (chez les morts): Jean-Jacques Rousseau, Tolstoï, Barrès. Leur pouvoir sur les contemporains est en raison directe d'une logique passionnée qui hait la modération, l'entre-deux. Un Jean-Jacques, un Tolstoï, un Barrès insensibles aux excitations du dehors, autant parler d'arbres que les vents n'émeuvent pas. Encore une fois, il ne s'agit ici d'approuver ni de condamner les trahisons de l'esprit en faveur d'une secte sociale ou d'une patrie. Loin de nous d'accorder aux “clercs” des permissions spéciales, ni de consentir pour eux à tous les excès. Seulement, il faut se souvenir de la prière du Christ:

“Je vous bénis, Père, Seigneur du ciel et de la terre, de ce que vous avez caché ces choses aux sages et aux prudents, et les avez révélées aux petits. Oui, Père, je vous bénis de ce qu’il vous a plus ainsi.”

La vérité, c’est que les sages selon le monde ne sont pas sages; c’est qu’il n’est personne de moins sage que les sages. L’étranger erreur que d’exiger une sagesse singulière de ceux dont l’état en comporte justement le moins! Hors les artistes qui ont marché dans la lumière du Christ, et qui ont retrouvé leur équilibre dans le Christ, la plupart ressemblent bien moins à des mages qui guident le troupeau humain qu'aux boucs émissaires chargés de toutes les tares d'une génération. De Rousseau à Nietzsche, et aux enfants dégénérés de Nietzsche (dont nous faisons présentement nos délices), il n'en est guère qui ne se singularisent par une aberration, par une folie; c'est un fait dont il serait facile, mais bien délicat, d'apporter ici la preuve. A travers quelles lunettes M. Julien Benda peut-il découvrir; dans Jérôme Coignard, “un pontife de la justice abstraite”? Non, certes, des guides, mais des créatures qui ont plus besoin qu'aucune autre d'être guidées. Dieu merci, beaucoup en ont l'instinct et Nietzsche déjà s'exaspérait de voir tant de ses frères du XIXe siècle “s'écrouler au pied de la croix du Christ”.

* *

La dernière nouvelle de ce recueil, Le Démon de la Connaissance, aurait dû montrer la victoire de la Grâce sur un être pareil à ceux que je décris dans Coups de Couteau et dans Un Homme de Lettres. Mais je n'ai su dépeindre que les échecs d'une âme visiblement appelée, qui résiste, se reprend, se refuse pour céder encore. Un jeune être aspire à s'unir à Dieu, mais il prétend y atteindre sans se renoncer. Il tient à ses habitudes d'esprit, à ses formules; il a des maîtres préférés qui ne sont pas ceux que préfère l'Eglise. Surtout, il n'ose regarder en face une bête forcenée en lui; il ménage, il flatte en secret cette chair malade qui communique de sa frénésie aux passions intellectuelles de l'adolescent.
Des critiques m'ont reproché d'avoir peint ce qui était justement l'objet de ma peinture. –Ce n'est pas là, disent-ils, un pur intellectuel; et nous nions que ce sexuel sache vraiment ce qu'est la passion de connaître.
Il est vrai ; aussi ai-je appelé ce récit Le Démon de la Connaissance. Un esprit envahi, troublé, aveuglé par les vapeurs du sang, c'est cela qu'il faut chercher dans mon triste héros. S'il échoue au seuil même de la vie spirituelle, c'est qu'il refuse la nuit où saint Jean de la Croix nous entraîne à sa suite: asservissement total de la chair à l'esprit; soumission de l'esprit lui-même à l'amour infini. Il attend de comprendre là où il faudrait attendre d'être illuminé.
“S'offrir par les humiliations aux inspirations”, le plus beau récit de ce recueil, et qui devrait porter en exergue cette pensée de Pascal, c'est le quatrième, celui que l'auteur n'a pas écrit, qu'il n'a pas encore mérité d'écrire.

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François MAURIAC, “Mes personnages,” Mauriac en ligne, consulté le 26 novembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/486.

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