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Le Mystère du jour de l’An

Référence : MEL_0489
Date : 30/12/1932

Éditeur : Les Annales
Source : p.585-586
Relation : Notice bibliographique BnF


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Le Mystère du jour de l’An

Soumis, dès notre sixième année, à une règle déjà rude, peut-être fûmes-nous des enfants moins heureux que ceux d’aujourd’hui. En ce temps-là, l’arbuste humain était émondé et taillé selon une méthode qu’on ne discutait pas. En revanche, nos parents avaient le respect du mystère dont l’enfance a besoin. Dans notre dure vie d’écoliers chétifs, ils ménageaient des temps de joie presque surnaturelle. Le bonheur de Noël et du Jour de l’An était longuement rêvé avant que d’être éprouvé. Des joujoux qui nous étaient destinés, nous ne soupçonnions rien. Chez ma grand’mère, j’entrevoyais des paquets entassés dans une chambre. Une pate hirsute de chèvre émergeait du papier d’emballage… mais bien vite on fermait la porte: il ne fallait pas que le mystère fût défloré.
En dehors du jour merveilleux, je ne me souviens pas d’avoir reçu le moindre cadeau. La joie nous était offerte d’un coup, en une seule fois. Tout le bonheur possible tenait dans cette manière pluvieuse du premier de l’an, tous les jouets, tous les livres, tous les chocolats, tous les fondants. Entre l’épicerie, l’écurie, le guignol, le cheval à bascule et les œuvres complètes de Zénaïde Fleuriot, l’enfant hésitait, ivre de bonheur, incapable de se fixer. Le plaisir épars, pour nos enfants, à travers la vie de chaque jour, se concentrait pour nous dans ces instants rapides: trêve merveilleuse; ensuite, nous rentrerions dans le noir jusqu’à ce que les mascarades du mercredi des Cendres, la lampe, chaque soir allumée un peu plus tard, vinssent éveiller en nous l’espérance de l’aube pascale. Une dure vie, jalonnée par ces intenses bonheurs, demeure-t-elle plus vivante, dans le souvenir, que les enfances d’à présent, dépouillées de songe?
“On trompait les enfants…” Non, on ne les trompait pas. Ils s’endormaient vite, le soir de Noël, parce qu’ils ne voulaient pas voir la main qui viderait la hotte mystérieuse. Ils se gardaient d’exiger aucun éclaircissement. Parmi les bergers de la crèche, chez ma grand’mère, figurait un bonhomme de Saxen soufflant dans une cornemuse. Durant le reste de l’année, je le voyais sur une étagère, au milieu d’autres bibelots. Mais il devenait un nouveau personnage, tout à coup; il entrait dans le drame de la joie, participait au mystère de la nuit ineffable. Dès qu’il avait regagné son étagère, je ne le reconnaissais plus. Et de même, lorsque, après la messe du samedi saint, mes frères me montraient, dans le ciel, les cloches qui partaient pour Rome, je criais: “Je le vois!” Et, en effet, je les voyais, prenant pour elles, au-dessus de la cour vitrée, de crampons de fer dont l’aspect m’était pourtant familier, puisque je pouvais les observer chaque jour de ma vie. Mais, après la messe du samedi saint, ces crampons devenaient, à mes yeux, des cloches voyageuses dans le trouble azur.

La crèche de la famille avait moins de prestige que celle du collège, où tout un paysage de montagnes, de forêts, de précipices traversés par des ponts s’étendait autour de l’étable. Des bergers veillaient sur leurs troupeaux dans les hauteurs. Nous dominions ce microcosme et l’embrassions d’un seul regard, comme Dieu. Sur la plus haute montagne, le palais d’Hérode érigeait un donjon entouré de murailles crénelées, conforme à l’image du château féodal, dans notre Histoire de France. Pendant les vêpres, une bougie allumée à l’intérieur du château illuminait les vitres, évoquant les festins du cruel Hérode et les complots qu’il formait avec ses ministres, contre l’Enfant-Dieu. La tête d’un chameau des Rois Mages apparaissait à peine entre deux rochers. De jour en jour, jusqu’à la fête de l’Épiphanie, une main invisible rapprochait les trois rois et leur suite nombreuse de l’Enfant Jésus. Bien loin de nous gêner, nous enchantait le jet d’eau qui jaillissait devant la crèche et retombait dans un réservoir de zinc.
En ce temps-là, la place du rêve était plus grande qu’aujourd’hui, et moindre, celle du plaisir. Peut-être, parce que nous n’étions pas très heureux, nous n’eussions pu vivre sans ces refuges qu’embellissaient encore nos imaginations d’enfants trop sensibles. On se défendait comme on pouvait contre les aubes navrantes, contre les professeurs terrifiants et les camarades brutaux. Ainsi se créait, se multipliait un race d’inadaptés… Aujourd’hui, levé après le soleil, soumis à un règlement débonnaire qui ne prévoit que des sanctions anodines, l’enfant est moins tenté de fuir le réel, s’installe dans le concret, s’intéresse à la machine et préfère à tous les jeux sa boîte de “mécano”.
Mais il se peut que je cède à l’illusion de confondre avec moi-même tous les enfants de ma génération. Sans doute étais-je entouré d’écoliers aussi positifs, aussi peu rêveurs que ceux d’aujourd’hui; et, de même, on trouverait, en 1932, plus d’un petit garçon semblable à celui que je fus. J’embarque malgré eux, dans l’aventure de mon enfance, tous les êtres que j’ai connus. Je leur impose mes douleurs et mes songes.
J’ai longtemps été obsédé par mon enfance, puis je l’ai oubliée et, de nouveau, je lui reviens. C’est l’enfant que nous fûmes qui ressemble le mieux à ce que nous sommes réellement dans la pensée de Dieu. Plus tard, les passions nous déforment, –et la volonté de devenir ceci ou cela. Nous opposons à la vie cette face aux arrêtes dures de la maturité. C’est dans mon enfance que je crois avoir été réellement un créateur: je recomposais chaque jour, autour de moi, un monde dont il ne me reste qu’une image confuse et fragmentaire. Le reflet de cet astre mort depuis tant d’années éclaire encore tel de mes livres et suffit à l’animer d’une sourde vie. Peut-être l’artiste est-il simplement un homme en qui subsiste une parcelle du don créateur de l’enfance. Ce don ne s’exprimait pas dans des mots: il cristallisait autour de la crèche et des jouets luisants. Bénie soit ma famille, aussi austère qu’elle ait été, qui disposait tout pour la plus grande intensité de mes songes! Mes propres enfants n’auront rien reçu de cet héritage… Mais sans doute d’autres supports sont offerts à leurs rêves et me demeurent invisibles, –de même que ma mère ne se doutait pas du monde féerique à travers lequel j’avançais, le Jour de l’An 1987, traînant autour de la salle à manger ce cheval et cette voiture que j’approchais parfois, comme une fleur, de ma bouche, de mes narines, et dont je reniflais l’odeur de vernis.

O secret perdu qu’il faudrait retrouver! C’est un jeu que de peindre les passions humaines. Nous prétendons avancer dans la connaissance de l’homme, dans la science de l’homme. Mais quoi! ce sont toujours les sept pauvres péchés capitaux qui défilent et redéfilent et que nous faisons repasser dix fois dans la piste… On écrit toujours le même roman, on refait toujours la même pièce. On livre aussi au public de l’enfance, s’il en demande: ces enfances fabriquées par les grandes personnes, ces contrefaçons d’une réalité insaisissable. Plus que jamais insaisissable: quelle époque fut autant que la nôtre éloignée de l’enfance? Freud nous a fait dériver: nous ne remonterons plus ce courant affreux. Du moins, le mystère du Jour de l’An éveillera-t-il en nous quelques réminiscences de “l’innocent paradis plein de plaisirs furtifs”?
Je revois les boutiques illuminées de Noël (pauvres boutiques auprès de celles d’aujourd’hui!). Et, pourtant, je courais comme un fou jusqu’à une certaine vitrine, comme de moi, où je collais ma face, où j’écrasais mon nez. C’était celle d’un marchand de couleurs et de pastels. J’écarquillais les yeux, je reprenais le souffle. Que ces pastels merveilleux pussent être jamais achetés ne traversait pas mon esprit. L’idée ne me serait pas venue qu’on me les eût volontiers donnés, plutôt qu’une boite à peinture. Ils étaient là, derrière une vitre, friables et intacts, de “diverses couleurs” comme la robe de l’enfant Joseph, offerts à l’admiration du monde… Mais quelle est cette niaiserie? Je jette en vain le filet des phrases, aux mailles trop larges, sur l’enfance que je poursuis, sur le mystère du Jour de l’An. Tout l’ineffable m’échappe. Alors, le désir n’était pas le désir charnel, et l’amour n’était pas ce que nous appelons amour… Et pourtant, nous désirions et nous aimions. Et le bonheur n’était pas ce qu’aujourd’hui nous nommons bonheur, lorsque, à bout de souffle, en arrêt devant une boîte de pastels, nous étouffions de joie. Car la beauté résidait partout ailleurs que dans ce qu’on nous a enseigné, depuis ce temps, à considérer comme beau. Et le parfum d’un jouet verni enflait nos petites narines; et c’était le trottoir qui, pour nous, chiots, sentait bon, le trottoir mouillé par le brouillard, et non cette femme qui laissait derrière elle un relent de muse et de patchouli.

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François MAURIAC, “Le Mystère du jour de l’An,” Mauriac en ligne, consulté le 26 novembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/489.

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