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La Misère bourgeoise

Référence : MEL_0491
Date : 10/03/1933

Éditeur : Les Annales
Source : p.263-264
Relation : Notice bibliographique BnF


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La Misère bourgeoise

Cet ingénieur de vingt-cinq ans me dit:
–J'ai vainement cherché, une place d'ouvrier électricien; il ne me reste plus qu’à prendre la route, à marcher droit devant moi…
Je le regarde et me rappelle cet autre garçon qui devint, après des années de travail, et grâce aux durs sacrifices des siens, capitaine au long cours. La Compagnie de navigation le débarque: ce jeune chef, capable de commander un vaisseau tel que l’Atlantique ou la France, erre sur les trottoirs de Paris et place des crayons.
Ils sont ainsi des milliers dont la souffrance doit être proposée aux méditations des fonctionnaires et de tous ceux que l’État défraye. Non que le bonheur de ces derniers nous paraisse très enviable. Gardons-nous de nous en faire une idée exagérée. Parfois, on écoute, impuissant et les larmes aux yeux, la requête d’un jeune officier, chargé de famille, qui cherche à accomplir, en secret, le soir, un travail supplémentaire. Un de mes jeunes amis, agrégé de lettres et ancien élève de l’École Normale Supérieure, professeur de première dans un lycée de province, touche vingt-huit mille francs; il est marié, a des enfants, doit représenter…
Ne pas mourir de faim! Nous en sommes venus à ce point que cela excite l’envie. Être assuré de vieillir misérablement, mais sans tendre la main: c’est la merveille promise aux agents de l’État, les seuls Français, dit Giraudoux dans son Intermezzo, qui peuvent regarder la mort en face.
Mais ce que des milliers de jeunes bourgeois ont à regarder en face, aujourd’hui, ce n’est pas la mort, c’est la faim. Le temps approche, et peut-être est-il déjà venu, où les routes de France verront passer, comme celles d’Allemagne, une jeunesse errante et affamée, pour laquelle il faudra construire des abris, d’étape en étape.
Notre attention est retenue par la foule, sans cesse accrue, des chômeurs payés; et nous ne voyons pas le troupeau des adolescents bourgeois tourner comme du gibier pris au piège, chercher une issus, se cogner à des portes closes.
“Enfin! des économies!” pensons-nous, lorsque le journal annonce que les concours sont arrêtés et les recrutements interrompus. Mais, à chaque fois, c’est une trappe qui glisse, –et le pauvre troupeau des candidats déçus piétine, revient sur ses pas, en quête d’une autre piste.

Nous vivons dans un monde où “rengager” va devenir un irréalisable songe. Le concours des officiers de réserve attire une telle affluence que la plupart y échouent. Des jeunes gens, aujourd’hui, rêvent, comme à un fol espoir, de demeurer sous les armes, fût-ce sans solde durant les premières années.
Combien ne trouvent rien, qui, pourtant, ne peuvent plus attendre! De notre temps, les plus pauvres étaient, presque toujours, soutenus par leurs familles. Quoi qu’il pût advenir, la famille demeurait un refuge ouvert; ils retrouvaient, devant la soupe fumante, leur place d’enfant.
Aujourd’hui, même les enfants bourgeois de bonne bourgeoisie, et surtout ceux-là, ne tournent plus la tête vers leur maison ruinée. Fils de négociants, d’armateurs de propriétaires, –ceux qu’autrefois, du temps qu’ils étaient heureux, j’appelais “les Fils”,– connaissent ce drame épuisant, et qui se joue depuis trois années derrière les façades des hôtels solennels ou dans les châteaux charmants du Médoc et du pays de Sauternes : stocks accumulés, récoltes invendues, angoisse de chaque échéance, –et ce lent étranglement par les banques.
Les Petites Sœurs de l’Assomption (personne ne les connaît, bien qu’elles soient près de deux mille, mais elles n’usent pas du tambour ni de la trompette) servent les pauvres à domicile et font le ménage des malades abandonnées. Or, bien que la règle leur interdise de soigner les riches, il leur arrive aujourd’hui, sans manquer à la règle, de pénétrer dans ces maisons où, parmi des restes de faste, elles secourent d’immenses misères inconnues.

Non, rien à espérer de leurs familles, pour beaucoup de ces jeunes gens. Ils n’ont plus à eux que leur jeunesse, que leur cœur “largement irrité”. Ne vont-ils pas se grouper, constituer comme en Allemagne une réserve bouillonnante, prête à subir tous les entraînements? Pour accomplir cette révolution dont ils ont plein la bouche, ne finiront-ils pas par susciter enfin celui qui n’a pas encore de nom, l’homme qui vient, l’homme inconnu.
Et cependant, nous, les parents, qui gagnons encore notre vie, nous agissons envers nos fils comme si le monde devait être habitable pour eux. Ils subissent encore des examens qui ne les mèneront à rien, prennent des leçons de danse, se proposent de passer une année en Angleterre, hésitent entre Oxford et Cambridge… Si nous tombions malades, pourtant, si nous mourions, ne vaudrait-il pas mieux qu’ils eussent appris à faire des souliers? Les malins ne devraient-ils pas prendre, à l’atelier, les places laissées libres par les apprentis qu’attire le mirage du lycée gratuit.
Et sans doute est-ce là se faire trop de souci. Pourtant, il serait temps que nous nous rappelions cette vertu d’imprévoyance dont il est parlé dans le Sermont sur la Montagne, et que nous imitions les lis des champs qui ne travaillent ni ne filent. Mais de la vertu d’imprévoyance, la sagesse bourgeoise a fait un vice. Il faut entendre, en province (c’est l’Évangile d’un dimanche d’été), les prudents commentaires du curé pour faire avaler à ses ouailles paysannes et bourgeoises les paroles scandaleuses:
–Regardez les oiseaux du ciel: ils ne sèment ni ne moissonnent, ils n’amassent rien dans des greniers, et votre Père céleste les nourrit.
Consolons-nous en songeant que cet interminable raz de marée détruit des choses horribles. Rappelons-nous les années d’après-guerre, cette hideur insolente de l’argent mal acquis. Sur l’autre bord de l’Atlantique, l’écroulement de l’idole, dont le culte nous avait tous abrutis délivre les hommes; et, de nouveau, ils pourront lever les yeux vers les oiseaux du ciel, et les abaisser sur les lis des champs.

Ce qui se dévalorise n’avait pas de valeur. Les vraies valeurs sont incorruptibles. Peut-être faut-il que la pauvreté revienne parmi nous et que nous demandions à notre terre, simplement, la nourriture de chaque jour, comme faisaient nos arrière-grands-parents. Ces temps bucoliques sont plus proches de nous que nous ne pensons: je couche encore, à la campagne, dans des draps tissés sur la propriété, à une époque où l’argent était rare et presque inconnu. Tout recommence: déjà, dans les Landes, aujourd’hui ruinées, les paysans ont renoncé au pain blanc et, comme dans mon enfance, les fours où cuit le pain de seigle embaument de nouveau les métairies. Il n’y a pas beaucoup d’années (en 1838), Eugénie de Guérin écrivait dans son Journal:
“J’ai commencé ma journée par me garnir une quenouille bien ronde, bien bombée, bien coquette, avec son nœud de ruban. Là, je vais filer avec un petit fuseau…”
Peut-être les jeunes filles de province vont-elles revenir à la quenouille. Au prix d’une grande souffrance, il faut que la bourgeoisie française retrouve le trésor perdu de ses ancêtres endormis: cette frugalité qui les sauvait de la misère.

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François MAURIAC, “La Misère bourgeoise,” Mauriac en ligne, consulté le 26 novembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/491.

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