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La Nation française a une âme

Référence : MEL_0507
Date : 09/09/1944

Éditeur : Les Lettres françaises
Source : 4e année, n°20, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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La Nation française a une âme

Nous ne pouvons nous prévaloir de rien sinon de notre foi qui, durant ce cauchemar de quatre années, n’aura pas défailli. Même en juin 40, le Reich eut beau hurler sa joie à tous les micros de l’Occident et, sur une France vidée par tous les suçoirs, par toutes les ventouses de la pieuvre, les maurassiens de Vichy eurent beau, en tremblant de joie, essayer enfin leur système, oui, même alors nous demeurions fous d’espérance.
Ce n’est pas que nous ayons toujours ignoré la tentation du désespoir –durant les derniers mois surtout, alors que la griffe se resserrait sur nous jusqu’à nous couper le souffle et que, le sang de la bête coulant par mille blessures, nous nous sentions pris dans l’étau de sa dernière convulsion. Cela peut paraître étrange que, si près d’être délivrés, nous ayons dû parfois nous débattre contre une angoisse mortelle.
Oh! je sais bien: le monotone grondement de la mort dans le soleil ou sous les étoiles, et la vieille maison qui frémissait de toutes ses vitres, et cette jeunesse de France traquée par les argousins de Vichy au service du Minotaure, et ces amis disparus tout à coup, et ces chambres de torture où nous savions qu’ils avaient refusé de parler, et les feux de peloton qui saluaient chaque juron de ces printemps radieux, de ces étés où il ne pleuvait jamais et, deux fois par jour, retentissant au-dessus de notre honte infinie, cet appel de Vichy à toutes les lâchetés poussé par Philippe Henriot… Mais non, tant d’horreur n’aurait pas suffi à nous abattre: sous les coups de ce destin ignominieux, quelle rosse endolorie dans un dernier sursaut, ne se fût relevée sur ses jambes tremblantes?
Et nous nous relevions, en effet. Nous n’avons jamais douté, grâce à Dieu, que la France dût revivre. Mais, la tourmente passée, songions-nous qu’elle serait sa place? A quel rang risquait-elle de se trouver ravalée? Lui resterait-il même assez de force pour s’y maintenir? Les plus fins de ceux qui ont trahi pressentait bien cette angoisse en nous: tous leurs discours, tous leurs écrits s’efforçaient de la réveiller. S’ils avaient atteint à nous persuader que la grande nation de naguère ne serait plus désormais qu’une comparse dans le conflit des empires, du même coup ils eussent été absous à leurs yeux et aux nôtres: là où les nations n’existent plus, le mot trahison n’a plus de sens. Quel n’eût été leur bonheur si vraiment la France avait pu passer pour morte! Car on ne saurait trahir une morte. A les entendre, ils avaient embrassé les genoux du vainqueur parce qu’ils ne trouvaient plus aucune patrie à qui se vouer. Nous observions de loin ces faux orphelins qui faisaient semblant de croire qu’ils n’avaient plus de mère.
Allons-nous encore nous interroger, le cœur dévoré d’inquiétude et de doute? Nous n’étions pas si exigeants dans les premiers jours de notre esclavage. Ah! il s’agissait bien alors de la place qu’occuperait plus tard la France parmi les nations! Il s’agissait bien de son hégémonie perdue! Pour elle, en ces heures-là, aucun autre dilemme qu’être ou ne pas être. Qu’elle ne meure pas avant d’avoir été délivrée, qu’elle survive, qu’elle dure, cette seule angoisse nous serrait la gorge. Eh bien! voici que son existence n’est plus en jeu. Couverte de plaies qui saignent encore, mais vivante entre toutes les nations vivantes, elle se dresse devant l’Europe, serrant contre sa poitrine ceux de ses fils qui l’ont délivrée.
Allons-nous renoncer à la joie de cette résurrection et, avec un Drieu la Rochelle, refaire sans cesse le compte des habitants de chaque empire, comparer le nombre de kilomètres carrés et vouer la France, chiffres en main, à n’être plus que le satellite misérable d’un des mastodontes triomphants?
Lorsque inlassablement ceux qui attendent tout de notre désespoir nous mettent de force le nez dans ces chiffres où s’inscrit la puissance économique de chaque nation, je vous accorde qu’il ne servirait à rien de nous boucher les yeux. Oui, une France même restaurée se trouvera reléguée à un rang modeste et, sur ce plan-là, aucune chance ne demeure pour nous de regagner la première place. Sans doute pourrions-nous, jouant les Machiavels, arguer qu’aucun des empires dominateurs n’a reçu les promesses d’éternité que chacun d’eux porte dans son sein des principes de dissociation et des germes morbides, que leurs intérêts les dressent les uns contre les autres, qu’une France redevenue la première des nations de second ordre; trouverait dans ces antagonismes matière à une grande politique. Et bien! non du point de vue de Machiavel n’est pas le nôtre –nous désirons ardemment que la France reconnaissante regarde ses nobles et puissants alliés dans les yeux, sans l’ombre d’une arrière pensée: avec leur aide, nous ne désespérerons jamais d’alléger l’humaine destinée de sa fatalité la plus lourde, nous qui, en plein charnier, proclamons notre foi dans un monde où tout le pouvoir des esprits et toute la vertu des jeunes cœurs ne seront plus mis au service du meurtre collectif, de la destruction des cathédrales habitées par Dieu et des banlieues habitées par les pauvres.
Nous croyons que c’est à une grandeur de cet ordre que doit prétendre la France ressuscitée. Ceux qui espèrent tout de notre humiliation et notre fatigue infinie auront beau ajouter chaque jour un trait à l’image de nous-même qu’ils s’efforcent de nous imposer, à cette caricature d’un vieux pays agricole, arriéré, décrépit, dont les magnats des deux mondes n’attendent plus que des fromages, des vins et des modèles de robes, inlassablement nous leur rappelleront ce qu’ils feignent d’oublier, ce qu’ils ont intérêt à oublier: que la nation française à une âme.
Oui, une âme. Je n’ignore pas que certains mots irritent les Français de 1944.

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François MAURIAC, “La Nation française a une âme,” Mauriac en ligne, consulté le 26 novembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/507.

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  1. BnF_Les Lettres françaises_1944_09_09.pdf