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L'Isolement de Barrès

Référence : MEL_0520
Date : 26/12/1925

Éditeur : Les Nouvelles littéraires
Source : 4e année, n°167, Une
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p. 33-41 avec le texte "La Rencontre avec Pascal", suivi de "L'Isolement de Barrès", Paris : éd. des Cahiers Libres, 1926.
Type : Portrait

Description

Toujours mystérieux et impénétrable, malgré ses écrits personnels et ses engagements publics, Maurice Barrès reste avant tout un incomparable "amateur d’âmes".

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L'Isolement de Barrès

A mesure que nous nous éloignons de l'époque où il était vivant, la grandeur de Barrés nous apparaît mieux, mais aussi sa solitude. Aucun de nos maîtres ne prit parti avec autant d'éclat ni de ténacité ; aucun non plus qui, en dépit d'une attitude si nette, nous demeure, à ce point, mystérieux.
Sans doute, pour connaître Barrés, est-il essentiel d'étudier le Lorrain, le boulangiste, l'adversaire de Dreyfus, le député du premier arrondissement, le président de la ligue des patriotes, le collaborateur de l'Écho de Paris ; attitudes immuables, inspirées par une conviction immuable, elles ne comportent ni reprises, ni repentirs, ni fléchissements ; elles collaborent à "l'individu" en lui, beaucoup plus qu'à la "personne" ; elles n'ont point de part aux orages de l'âme ; attitudes toujours sincères, quelquefois passionnées, mais prises en dehors d'une région essentielle de son cœur — peut-être même en réaction contre ce cœur — qui a chéri par-dessus tout les forces non organisées.
Sans doute la patrie usurpe-t-elle, aux heures périlleuses, l'aspiration infinie que Barrés détourne du divin, mais, durant les périodes calmes, il suffit qu'elle oriente sa vie publique et que, dans le privé, elle lui propose, des buts qui règlent son activité. "Aimons ces-buts choisis avec raison", dit-il dans le Génie du Rhin, et il ajoute : "Qu'est-ce que les jeunes Français peuvent trouver de plus intéressant que les problèmes du Rhin ?". Occupation raisonnable, effort intéressant... Certes ! Nul doute pourtant que Barrés connaisse de plus, profonds plaisirs ni qu'il revienne toujours à la vie intérieure, à ce monde confus où il relève des traces divines.
Il nous le répète dans le dernier livre qu'il ait écrit et sur lequel il mit notre nom, le jour même de sa mort : "L'éducation de l'âme, c'est la grande affaire qui m'a préoccupé et attiré toute ma vie. J'en parle déjà en balbutiant dans un Homme Libre, et depuis je n'ai pas cessé". Oui, son âme, celles des autres. Barrés ne serait pas si grand s'il n'avait chéri cette réalité unique hors laquelle il n'est rien d'éternel, pas même la France, pas même le monde. Jeune homme, il étouffait dans ses propres limites, bridait de s'en évader : "Le vœu que je découvre en moi est d'un ami..." ; plus tard, il continue d'aimer les âmes, non point en amateur ; il a besoin d'elles et jusques à s'enchanter des premières confidences qu'imprime un enfant provincial. Mais il retombe toujours sur lui-même ; on dirait qu'il ne peut saisir les hommes que dans des états extrêmes, lorsqu'ils sont hors d'eux et que la passion les livre à tout venant : passions basses, à la Chambre, où les barbares gesticulent, où il les fait grimacer et les oblige d'aller jusqu'au bout de leur grimace ; passions sublimes à la guerre, et avec quelle patiente dévotion Barrés recueille alors tous les traits de la plus sainte jeunesse qui ait jamais été au monde !
"Qu'y a-t-il dans ces âmes ?" Cette question que Barrés se posait devant les écoliers syriens, c'est essentiellement la question barrésienne à laquelle aucune réponse ne fut jamais donnée dont notre maître ait pu se satisfaire ; nous ne croyons pas à ce qu'on a appelé la cruauté de Barrés, mais plutôt à l'amertume d'un être à qui tout fut accordé sauf de se délivrer dans les autres. "Nos seigneurs les morts..." C'étaient les vivants qui eussent été ses vrais seigneurs, cette postérité née de lui, si différente de lui pourtant, dont l'un des chefs, non sans superbe, dénonçait, dans celui qui allait mourir le mépris de l'intelligence, l'abdication de la pensée, le dégoût du vrai, l'appétence du néant. Tous les dieux indigènes, toutes les vérités relatives dont Barrés s'était aidé pour vivre, cette jeunesse en prétendait faire bon marché, possédant, disait-elle, la vérité de Dieu. Cependant Barrés s'attristait et pardonnait. Sa pensée profonde fut sans doute que nous nous servions de la Foi pour vivre, comme lui avait eu recours à des vérités relatives, et que l'ordre métaphysique nous soutiendrait comme l'avait soutenu sa conception historique. Ce ne sont point toujours, devait-il songer, les mêmes anesthésiques ni les mêmes excitants qui servent à toutes les générations : il leur faut des dogmes, à ces petits !
Avec quelle attention pourtant, Barrés recueillait tout ce qui montait de nos âmes injurieuses et dont il se savait adoré ! Quelles batailles il sut mener contre nos ennemis ! Car Barrés à la Chambre, (et bien qu'il fût, comme tout homme prisonnier de soi-même, mal défendu contre l'ennui, et toujours inquiet de le tenir à distance), ce n'est pas un Romain, au cirque, bâillant et se divertissant à voir s'entre déchirer les bêtes ; sans doute professait-il qu'on ne saurait passer sa vie à écrire, et il eût approuvé ce jugement de Goethe :"Si Byron avait eu l'occasion de se décharger au Parlement, par des paroles fréquentes et amères, de toute l'opposition qui était en lui, il aurait été, comme poète, bien plus pur." Mais, en vérité, mieux que l'ennui, ou que le souci de fuir son écritoire, la défense de l'âme fit de Barrés un homme politique : il n'a tant haï les anticléricaux d'avant la guerre, que parce qu'à ses yeux la religion catholique demeurait la grande éducatrice des esprits ; fermer une église, un cloître, c'était combler les puits les plus profonds de notre désert et aussi enlaidir l'univers particulier de Barrés, lui faire perdre des occasions de s'émouvoir.
Mais de même qu'il n'avançait souvent dans la connaissance des autres hommes qu'à tâtons, et en proie à la terreur d'être dupe, au parti pris de ne pas comprendre (et lorsque nous l'interrogions, avec la maladroite niaiserie de notre âge, sur Rimbaud, sur Claudel, il aimait mieux feindre l'ignorance et secouait, non sans ostentation, ses œillères), il semblait aussi que cette intelligente et agissante tendresse pour le catholicisme ne pût le mener que jusqu'à un certain point et que, là encore, il fût condamné au piétinement, à l'immobilité devant une porte inexorable.
Ceux-là mêmes qui avaient franchi ce seuil ne renonçaient d'ailleurs pas à Barrés : on ne se passe pas de musique ; mais peut-être exigeaient-ils de lui, désormais, moins une direction qu'un enchantement. Ce moqueur terrible, ce maître gentil et distrait qui souvent se confiait comme un affectueux camarade, mais parfois aussi vous offrait une surface lisse où la gratitude ni la tendresse ne savaient où se prendre, nous l'admirions d'organiser sa vie sans désespoir, (bien qu'il fût peut-être sans espoir), d'en fixer d'avance les étapes, d'en préparer la dernière avec la plus lucide sagesse ; ses méditations sur Lamartine vieillissant nous apparaissaient comme des exercices préliminaires. C'était peut-être qu'il n'espérait plus rien de l'imprévu et qu'il savait d'avance que rien n'abattrait les murs de son sépulcre, sinon la mort. En l'attendant, il avait rejoint Léopold Baillard "à son poste éternel de guetteur du ciel". Et nous, comme son cher Julien Sorel debout sur un rocher regardait un épervier décrire en silence ses cercles immenses, nous contemplions Barrés qui planait ; nous étions envieux de cette force, de cet isolement.

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François MAURIAC, “L'Isolement de Barrès,” Mauriac en ligne, consulté le 4 février 2023, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/520.

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