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Le Point de vue des anges

Référence : MEL_0552
Date : 22/12/1939

Éditeur : Marie-Claire
Source : 3e année, n°147, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Le Point de vue des anges

Les anges de la Sainte Nuit chantèrent-ils jamais au-dessus d'un monde sans guerre? Pour rouvrir leurs voix, il suffit d'une mitrailleuse, quelque part à la surface du globe; et un seul avion chargé de bombes les effarouche. Mais même sur une nation où règne la paix, ce vacarme de kermesse qui, le 24 décembre, monte vers les étoiles de tous les restaurants des grandes villes, peut-être oblige-t-il le chœur angélique à replier ses ailes?
Au vrai, la paix, elle aussi, défigurait Noël –ce que nous appelons la paix; c'est-à-dire les moments de l'histoire où nous ne sommes pas atteints directement par le fléau, et où ce sont d'autres peuples qui s'entre-tuent, tandis que nous nous réjouissons par des excès de nourriture et d'alcool.
Du point de vue des anges, 1939 ne diffère pas beaucoup des autres années. Les camps de concentration, les caves du Guépéou et de la Gestapo exhalent la même sourde plainte; toujours des troupeaux de mères se pressent sur les routes gelées –quelques-unes tenant dans leurs bras un enfant mort. Mais les anges sont accoutumés à cette horreur; elle leur est devenue familière. Ce soir, des jeunes garçons mal ensevelis à qui personne n'a fermé les yeux crient vengeance dans l'argile des cimetières de Prague... Les anges songent: “Nous savons ce que c'est...” Et ils sourient pourtant à travers leurs larmes. Avec le même émerveillement qu'à chaque Noël, ils regardent s'épanouir, au-dessus des tranchées et des charniers, cette fleur que le ciel ne connaît pas: l'espérance.
Quel miracle, quand on y songe, que les hommes et les femmes ne finissent jamais d'espérer, que les enfants jouent et crient dans les cours de récréation sans savoir qu'ils mourront un jour, que l'amour nous visite, que les êtres se cherchent et goûtent l’un par l'autre un bonheur déchirant; que ni la misère, ni les trahisons, ni les maladies, ni aucun des maux dont le destin n'est pas avare, ne détourne les cœurs de s'attacher, d'être heureux les uns par les autres!
Et “quand l'amour meurt” comme chantait une valse de ma jeunesse, lorsque approche ce déclin qui de loin nous faisait si peur, quel étonnement que cette vie misérable et adorable continue ainsi de nous enivrer! J'ai cru, le 1er septembre, qu’il ne restait plus à un homme de mon âge qu'à se tapir et à attendre la mort... Et voici: c'est un après-midi rayonnant de décembre. Un vent furieux et joyeux tire du sud une immense averse dont la chevelure déjà traîne sur les coteaux. L'arc-en-ciel jaillit de ma vigne même et soudain la rafale s'abat sur les ceps dépouillés et qui n'ont plus peur, maintenant que le vin dort dans les cuves. De vieux ormes obstinés serrent autour de leurs troncs des haillons de feuilles sombres. Puis le calme renaît, le brouillard recouvre la campagne mystérieuse. Un bruit de sabots s'éloigne sur la route noire et qui luit. Je sors, je respire un instant l'odeur de l'argile et de la brume. Non, ce ne sont pas les insectes de l'été, mais les sécateurs des paysans qui taillent la vigne. O mon Dieu, j'ai honte de la joie qui m'étouffe.
Cette énigme d'une terre où la blessure d'Abel n'a jamais fini de saigner, où, de siècle en siècle, l’homme demeure un loup pour l'homme, et où la plus belle vie du monde aboutit à cette fosse et à cette pelletée, et qui pourtant ne s'interrompt jamais de frémir dans l'attente du bonheur et dans l'espérance d'une joie sans fin, cette énigme, nous en écoutons la réponse angélique à chaque Noël.
“Paix sur la terre aux hommes et aux nations de bonne volonté!” Croyants ou incroyants, cette espérance nous aide à demeurer debout jusqu’à la mort: ce monde a une direction, il a un but, chacun de nous travaille à une œuvre qui le dépasse et notre humble destinée particulière remonte elle aussi de joie en joie, et de deuil en deuil, à son principe qui est Dieu. Pas une larme n'est versée en vain. Ce Jésus enfant, tremblant sur la paille, est déjà en croix. Pour lui, la croix commence dès ce premier frisson de sa chair, mais, dès lors, nous commençons nous aussi à être sauvés, et, dans la mesure où nous souffrons, nous coopérons à cette rédemption. Ce Dieu de la crèche qui un jour changera l'eau en vin, et un autre jour le vin en sang, dès l'étable où Marie le regarde avoir froid transmue la souffrance en joie et donne au mot sacrifice un sens que le monde, avant lui, ne connaissait pas.

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François MAURIAC, “Le Point de vue des anges,” Mauriac en ligne, consulté le 22 mai 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/552.

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  1. BnF_Marie-Claire_1939_12_22.pdf