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Vingt-quatre poèmes en prose pour honorer ma demeure et chanter mon jardin, par Albert de Bersaucourt
–Le Rayonnenement, par André Delacour
–Les Etoiles entre les Feuilles, par Noël Nouët
–Présence, par Dominique Combette

Référence : MEL_0647
Date : 02/06/1910

Éditeur : Revue du temps présent
Source : 4e année, t.1, n°6, p.462-466
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Note de lecture
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Vingt-quatre poèmes en prose pour honorer ma demeure et chanter mon jardin, par Albert de Bersaucourt
–Le Rayonnenement, par André Delacour
–Les Etoiles entre les Feuilles, par Noël Nouët
–Présence, par Dominique Combette

Albert De Bersaucourt: Vingt-quatre poèmes en prose[1]. –Lorsque Francis Jammes est dans sa chambre et que le visiteur, en entrant, lui dit: “Comment allez-vous, Monsieur Jammes?” le poète sourit parce que le visiteur le croit seul et ne s'avise pas que l'armoire, le coucou, le vieux buffet, fleurant la cire et la confiture, ont aussi de petites âmes.
Après Francis Jammes, M. Albert de Bersaucourt s'en est avisé, et il célèbre en vingt-quatre poèmes la porte, le petit salon, l'escalier, etc. Ces poèmes sont en prose, ou plutôt cette prose est poétique: le vocabulaire y est choisi et l'on y peut trouver, au besoin, un certain rythme –presque pas de rimes, sinon celles qui viennent d'elles-mêmes sans effort, sans qu'on doive les chercher.
“Ah! qui dira les torts de la Rime!” s'écriait Verlaine: –Et je songe: qui dira ses bienfaits et son incomparable musique! –à condition qu'elle soit humble et pauvre, qu'elle ne fasse pas, comme chez les Parnassiens, sonner grossièrement sa richesse et qu'elle ne fasse pas, comme dans Chantecler, la grimace d'un acrobate curieusement disloqué...
M. de Bersaucourt, qui se passe de la rime, s'inquiète de l'harmonie. –Souvent il emploie indéfiniment le même son, et c'est une mélopée enveloppante et très douce. A l'école de Jammes, il sut découvrir la poésie recélée dans les plus humbles choses –et qu'il n'y a rien de vil dans la maison du bon Dieu.
Sa maison ressemble à une vieille maison de campagne dont le salon est toujours soigneusement fermé, où les enfants qui jouent à la cache-cache s’amusent à avoir peur. Il a une immense cuisine et des armoires profondes qui contiennent des nappes tissées autrefois “sur la propriété”, et les escaliers affaissés chantent sous les pas précipités des petites sœurs lorsque la voiture grince sur le gravier, ramenant le grand frère de Paris dans sa vieille province...
Voici une belle invocation à la porte:

Porte, souviens-toi éternellement des Fête-Dieu et des reposoirs embaumés qui, te cachant, te faisant sentir cependant la présence infinie de Celui qui nous visitait..... Rappelle-moi, ô porte, le visage attristé de mon père qui, s'étant avancé sur le seuil de la maison, étreignait ses frères en pleurant à l'instant de la séparation. Montre-moi le visage souriant de ma mère, joyeuse d'être bonne et de recevoir son hôte. Permets, ô porte, qu'aux dernières heures de ma vie je puisse entrer une dernière fois dans la tranquille et silencieuse demeure.

*

André Delacour: le Rayonnement[2]. —Cris de douleur et de joie, où nul artifice ne se devine, les nouveaux poèmes d'André Delacour ont un extraordinaire accent de sincérité. N'est-ce pas là une raison de les aimer, quand même on en discuterait la forme si curieusement romantique?
Mais cette sincérité offre quelques inconvénients. Le poète qui se laisse entraîner par l'inspiration n'a guère le souci du détail qu'on voit aux ouvriers minutieux. Ainsi dans le Rayonnement des vers admirables –de ces vers qu'on dit dans les manuels de littérature, frappés comme des médailles– sont suivis d'inconsistants alexandrins.
A un poète doué comme M. André Delacour que manque-t-il, sinon le patient courage d'élaguer? Je sais que c'est là une besogne un peu médiocre –et qu'après certains éblouissements il est pénible de s'y attacher. –Mais il le faut, et je connais tel poète qui, ayant réduit son livre de moitié, eut dans la suite quelque raison de s'en féliciter...
Ce Rayonnement est celui de l'amour. Notre poète revit l'éternelle et charmante histoire. Il reprend pour son propre compte la vieille chanson du cœur humain, toujours la même et toujours nouvelle. Mais ici l'amour est d'une noblesse étonnante, respectueux, désintéressé comme dans les vieilles chroniques de chevalerie –délicatesse presque farouche, tendresse voilée, culte religieux de la fiancée et de l’épouse:

Oh! mon cœur, toi sur qui son triomphe se lève,
Pauvre cœur qui reçois tant d'amour par ses mains,
Sache l'aimer assez, pour qu'elle vive un rêve
Interdit à tous les égoïsmes humains...
Dépense-toi pour elle, offre tout de toi-même:
Car un cœur en aimant n'épuise pas son feu.
Mais aime-la toujours –comme il faudrait qu'on aime
De l'amour absolu qui va fleurir en Dieu!

Comme M. Nicolas Beaudoin, André Delacour est doué d'une extraordinaire puissance verbale qui le rattache à Victor Hugo:

O vent, tu peux siffler désespéré, farouche,
Faire de l'étendue une effrayante bouche
Dont ton souffle est l'haleine et ta clameur la voix,
Tu peux de l'ouragan te faire le pavois
Et le ruer sur nous dans une gloire horrible:
Tu peux cingler la mer pour la rendre terrible,
Lancer comme un troupeau de béliers chevelus
Sur fond vert, la blancheur des vagues dans le flux...

Tel est ce livre douloureux et passionné, où il y a quelquefois des faiblesses et des négligences, mais dont un beau vers nous vient, toujours à propos, consoler.

*

Noël Nouët: Les Etoiles entre les Feuilles[3]. –Voici un poète, inquiet de ne pas forcer sa voix, qui nous dit très simplement son adolescence isolée et résignée, une tristesse sans amertume. Il nous fait voir le village où il habite, et les objets qui ont attiré ses regards étonnés d'enfant. Toutes les heures n'y sont pas lourdes à porter: sa sœur, au crépuscule, lui fait un peu de musique– et des amis viennent quelquefois. Ils vont ensemble dans les champs, et rentrent le soir, silencieux, presque tristes, après avoir tant ri. Il faut, pour dire cela, un vers simple, dépouillé, mais soumis humblement aux vieilles règles. –Comme ce poème nous émeut, chargé de bonté sereine et de mélancolie résignée!

Maintenant, mes amis, lorsque nous rentrerons
Des champs ou bien du parc, par l'un des chemins ronds
Qui entourent les murs anciens de la bourgade,
Quand le soir tombera sur notre promenade
Et que, dans les ormeaux épais, se sera tu
Le cri de l'oisillon, pareil au bruit aigu
De la meule du remouleur dans la ruelle,
Lorsque nous rentrerons à l'heure habituelle,
L'odeur pure des lys viendra nous caresser.
Elle nous surprendra par-dessus le fossé,
Par-dessus la muraille obscure de la barrière.
Nous imaginerons les fleurs, qui, par derrière,
Dans le parc étranger, le jardin inconnu,
S'abandonnent à l'air mystérieux et nu.
Oh! Le charme profond des choses retrouvées!
Les femmes vont rentrer à la fin des journées
Avec le linge frais lavé dans les ruisseaux,
Et les hommes brunis, avec leurs grandes faux.
Le jardinier regagne en paix sa maisonnette
En roulant devant lui, doucement, sa brouette
Qui, sur les gros pavés, tout bosselés du bourg,
Entre les murs étroits fait un bruit de tambour
. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Mais dans ce petit village où sa vie est limitée, l'enfant a beaucoup lu. Il songe aux paysages d'émotion et de rêve où d'autres plus heureux vont s'exalter, –et quand la lune baigne les toits penchés de sa province, il imagine la même lumière sur le grand canal de Venise et sur le calme des mers de Grèce.
Et le poème finit dans une plainte contenue, d'un romantisme un peu suranné, mais à quoi l'on ne résiste pas, c'est l'effroi, si souvent exprimé, de l’âme qui s'aperçoit que vivre, c'est être seul, et ne trouve d'autre refuge que sa douleur:

.....Mais vous, grande beauté des arbres que colore
Un ciel tantôt splendide et tantôt nuageux,
Vous ne me donnez point le bonheur que je veux,
Vous ne m'apaisez plus, et les grands paysages
Laissent insatisfait mon cœur, las des voyages.
Ma soif est aussi grande après le philtre bu,
Et c'est dans mon chagrin, dans mon ardeur sans but
Que maintenant je prends ma jouissance unique:
Tristesse grave, rêve altier, mélancolique.

*

Dominique Combette: Présence[4]. –Les poèmes de M. Dominique Combette ne sont pas d'un adolescent. Ils n'ont pas ce charme de la première jeunesse qui séduit dans les Etoiles entre les Feuilles. Mais sur cette âme qui se confie ici, la vie a plus lourdement pesé: ce petit livre est l’écho discret de désillusions et d'amers dégoûts.
Le poète ne s'inquiète guère d'être précis. Il chante un peu pour lui-même et se grise de la musique des mots. Les points de suspension, qui coupent à chaque instant le vers, indiquent au lecteur qu'on le juge assez intelligent pour qu'il soit inutile d'insister. La pensée vagabonde quelquefois et se noie en un doux verbiage qui n'est pas sans charme:

Les roses! Vous aimez les roses? ...c'est si bon!
En voici des milliers... je ne sais pas leurs noms...
Comme je suis heureux que vous aimiez les roses!
J'aurais dû le comprendre au son de votre voix...

Comme M. Combette aime Albert Samain! on se souvient des élégies du Jardin de l'infante et du Chariot d'or en lisant ces poèmes: le vieux thème y est brodé à souhait des belles nuits où l'on n'est pas seul à regarder trembler les astres, et des douces veillées dans la chambre silencieuse.

Viens t'asseoir à mes pieds, dans l'ombre, mon amie.
Abandonne ta tête un peu sur mes genoux.
Le grand calme des sons heureux neige sur nous.
La chambre est close où la lumière est endormie...
La forme de ton corps est restée aux coussins...
Une rose s'effeuille... un fiacre par la ville
Fait trembler longuement un bibelot fragile...
Et le silence semble un passage d'essaims...
...Restons là, tous les deux, loin du monde et des livres...
Les yeux baissés... l'âme baissée... et sans souci
Et sans remords passons une heure douce ainsi...
Une heure à ne rien dire... à ne rien faire... à vivre...

Est-ce seulement la poésie d'Albert Samain que rappelle ce petit livre? J'entends ici des musiques un peu connues depuis Verlaine, je retrouve là des ironies exaspérées, à la manière de Jules Laforgue, et je recueille un peu partout de simples et belles fleurs, comme il y en a dans le vieux jardin où Jammes fume sa pipe. Mais toutes ces influences se fondent, se neutralisent, et l'œuvre n'en est pas moins très personnelle, très vivante et d'une harmonie presque excessive.

Notes

  1. Un vol. Henri Falque.
  2. Un vol. Bibliothèque du Temps Présent. Henri Falque éditeur.
  3. Un vol. Bibliothèque du Temps Présent. Henri Falque éditeur.
  4. Un vol. Bibliothèque du Temps Présent. Henri Falque éditeur.

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François MAURIAC, “Vingt-quatre poèmes en prose pour honorer ma demeure et chanter mon jardin, par Albert de Bersaucourt
–Le Rayonnenement, par André Delacour
–Les Etoiles entre les Feuilles, par Noël Nouët
–Présence, par Dominique Combette,” Mauriac en ligne, consulté le 22 mai 2024, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/647.

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  1. BnF_Revue du Tps présent_1910_06_02.pdf