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Le retour en Gascogne

Référence : MEL_0654
Date : 16/02/1918

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 27e année, n°7, p.396-413
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.69-86, in Mauriac avant Mauriac, Jean Touzot éd., Paris : Flammarion, 1977.
Repris p.973-980, in Oeuvres romanesques et théâtrales complètes, 1, Paris : Gallimard, 1978-1985.


Type : Souvenirs
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Le retour en Gascogne

Lorsque mon ami Claude était dans la tranchée, chaque mois je recevais de lui des notes qu'il me suppliait de ne pas égarer : "Si je survis, elles me donneront bien de l'agrément, m'écrivait-il; toujours j'eus le goût de me relire — et puis c'est de la copie possible. Si je meurs, il m'est doux de penser que vous trouverez là, mon ami, des raisons de me mieux aimer mort que vivant." Réformé, après qu'il eut perdu sa main droite, Claude, dans un domaine girondin, s'exerce à écrire de la main gauche ses impressions d'arrière. Je les donne ici, de préférence à ses carnets de guerre qui ressemblaient à tous ceux que l'on a publiés depuis trois ans. Sa sécurité en Gascogne l'inspire mieux que son angoisse en Champagne; cela lui est particulier et vient peut-être de ce qu'il est impropre aux grands sujets.

JOURNAL DE CLAUDE
Mai 1917
I
LA VIE RETROUVÉE

Feuillets souillés de terre et de bougie où je contentais, dans la tranchée, mon inguérissable manie d'écrire, que peu vous ressemblez à ce beau cahier d'écolier sage! Je commence à l'emplir pour vous, mon ami, d'une écriture maladroite comme celle que nous enseignait sœur Ascension lorsque nous avions quatre ans et que je portais dans un panier mon goûter avec une culotte de rechange. Ma main gauche, hier encore, traçait des bâtons. J'étais un enfant qui s'applique de tout son cœur et tire un petit bout de langue.
Je donnerai d'abord une pensée à ma main perdue — ma pauvre main si déchirée que le major n'eut guère de peine pour la séparer à jamais de moi. Je me souviens : des volées de cloches emplissaient l'abîme où le chloroforme m'avait précipité, et quand j'émergeai de ce néant, je vis d'abord, soutenu par un infirmier, ce pansement trop étroit pour espérer qu'elle pût y être encore. On m'emporta sur un brancard. Étendu, je voyais l'infini sale où tournaient des corbeaux évidemment repus, découpés à l'emporte-pièce dans le plus noir du ciel — lourdes et vivantes gouttes de boue, Des éclopés erraient pétris à même la terre.
Cette ambulance chirurgicale avait surgi au milieu d'un désert champenois — région maudite, rongée de toute éternité par la bataille éternelle. Sa rumeur d'océan m'obligeait de tenir les yeux ouverts, la nuit, dans la baraque Adrian qui sentait le bois, le sapin frais, le cercueil. Les autos se succédaient, trépidaient devant la porte, puis s'éloignaient avec le même bruit qu'aux bals de mon adolescence lorsque se déversaient sur le perron des chargements de femmes merveilleuses. Un long cri déchirant, une supplication venait du pavillon opératoire. Le moteur pour la lumière et la radioscopie empêchait d'entendre le canon.
Là, officiait le fameux chirurgien Cupret. Vous savez, mon ami, que c'est un thaumaturge. Muni de son seul galon, il ne distinguait pas un général d'un officier gestionnaire. Parfois son ignorance des règlements, Son indiscipline attiraient à l'ambulance des inspecteurs chargés de foudre. Alors il apparaissait couvert de sang, ganté de caoutchouc, offrait son coude à la poignée de main du grand chef, décrivait les deux "ventres" de l'avant-veille qui, arrivés subclaquants, se portaient aujourd'hui comme vous et moi. Une infirmière favorite récitait par cœur de splendides statistiques et, semblable à une petite prêtresse au sarrau étoilé de pus, tendait virilement ses doigts brûlés par les antiseptiques à l'inspecteur qui s'en allait comme congédié...
Un paradis, tout de même, cette ambulance champenoise, pour celui qui a regardé sa montre trois minutes avant de franchir le parapet et de faire un bond dans ce solide qu'est l'espace encombré de mitrailles !
O mon ami, je pense à mes hommes qui n'essayent même plus de ruser avec la mort, au long de ces nuits lourdes pleines de l'odeur qu'exhaleront bientôt peut-être leurs pauvres corps décomposés. Je souffre dé ne plus souffrir au milieu d'eux, et pourtant un cantique perpétuel jaillit de mon cœur, de mon corps ressuscité, je vis. Je, vivrai. J'ai la vie sauve — la Vie!
L'après-midi est à peine orageux. Les œillets blancs, les seringas confondent leurs parfums de vanille et d'orange. Les hannetons tombent lourdement de l'envers des feuilles. Tremblement blanc des papillons sur l'herbe fauchée, silence fait d'un immense bourdonnement, je vous reconnais. C'est le même grillon, la même mouche, la même note isolée et comme liquide d'un rossignol qu'un certain jour quand j'avais seize ans. Au-dessus des vignes passe un dos patient de bœuf. Un bruit de sécateur vient du verger où le jardinier taille les arbres à fruits. Le vent caresse à rebrousse-feuille les peupliers. Des nuages réguliers et ronds ornent l'azur avec la même harmonie que ceux qui étaient peints au plafond de la chapelle du collège. Une rose rouge a l'odeur forte des savons bon marché et de cette petite ouvrière qui venait naguère s'asseoir à mes côtés et regarder le jour mourir sur les quais delà ville où je suis né. Vous vous rappelez ses yeux en velours-marron, ce cou délicat qu'une chaîne d'argent salissait et les mains peu soignées que mon regard l'obligeait de brusquement cacher...
A travers la prairie non fauchée, les marguerites épandent une voie lactée. Au delà c'est la route dont je ne vois que la voûte croulante de fleurs d'acacias. Au delà encore, un coteau strié de vignes bien tenues — et au plus lointain horizon, des routes qui se perdent dans le bleu, une tache noire, un lac de silence qui est une forêt à la lisière des landes commençantes. La Garonne débordée, au milieu de cette contrée pacifique, luit au soleil comme une grosse alose.
Les vagues immobiles des coteaux retiennent dans leurs creux les pauvres maisons des hommes. On pleure, ce soir, dans chacune d'elles. Oserai-je goûter le silence retrouvé de ma bibliothèque — ces heures nocturnes quand je ne sais si la lumière vient de la lampe ou de la page commencée ? Ne hanterez-vous pas ma veille, figures de paysans qui demeurez paysannes sous la salade héroïque de don Quichotte ?
Un peu de lune luit dans l'azur adorable. Le rossignol, au plus épais des charmilles, essaye sa voix avant le grand délire nocturne et ces deux ou trois notes hésitantes émeuvent comme un sanglot retenu.
La plaine de la Garonne s'abandonne au court sommeil des nuits de mai. Je songe que mon pays, à d'autres endroits de son corps, porte des trous creusés dans une terre de cendre, que des troncs ébréchés y dressent leurs moignons sans feuilles. O grande forêt funèbre où les huttes des soldats vivants se confondent avec les tertres étroits de ceux qui se sont endormis dans le Seigneur, c'est vers toi qu'accoudé à la terrasse de mon enfance, j'envoie les mots de ma prière du soir.

II
MADAME DE LAVIGNASSE-COUSTOUS

Je fus hier à la messe. C'était le jeudi de l'Ascension. Un sous-lieutenant devant moi priait avec la ferveur d'un compagnon de Jeanne d'Arc. Sans doute passa-t-il de la tranchée dans le train: la boue à peine séchée souille ses culottes. Sa barbe hirsute, ses joues creuses l'apparentent aux trimardeurs.
Les cloches sonnent avec plus de tristesse que dans mon enfance parce qu'elles connaissent nos cœurs. Le soleil dévore toute la place que laissent libre les tilleuls épais. Le bleu horizon des permissionnaires éclaire les groupes sombres. Une vieille femme achète un cierge minuscule qui sera devant la Vierge le symbole d'une angoisse et d'une supplication infinies. Une famille de paysans, venue en pèlerinage pour quelque disparu, remonte dans la carriole. Je la regarde s'éloigner. Le vent gonfle une blouse bleue, un foulard, fait tourné? le moulin de papier multicolore que tient un petit garçon.
Mme Ducasse, la femme du maire, me sourit. Elle porte sa richesse inscrite sur son visage trop nourri. On sent qu'elle s'habille à Bordeaux. Ses deux demoiselles sont là aussi et m'intimident. Dieu sait pourtant que j'ai tiré les cheveux de Juliette et de Rose au long de mes vacances d'enfant heureux ! Souriantes et embarrassées, elles regardent à la dérobée l'extrémité de mon bras droit puis détournent les yeux avec une ingénue maladresse. Je ne retrouve rien en elles des petites filles d'autrefois, rien que leur odeur qui est bien la même que quand nous avions beaucoup couru. Juliette est forte et brune. Elle aura les moustaches de sa mère. Ses yeux sont splendides comme tous les yeux d'ici. La chaleur pâlit Rose qui est rousse et ramassée. Vous souvenez-vous, mon ami, que ses taches de rousseur s'effacent en octobre e s'accentuent dès l'équinoxe d'été ? Je lui attribue quelque vie intérieure parce qu'elle aime se rappeler les moindres circonstances du temps que nous étions petits.
Ces dames sont invitées comme moi à une collation chez Mme de Lavignasse-Coustous; elles m'offrent une place dans leur auto. J'accepte la place et que tout le village me marie, ce soir, avec Juliette.
Mme de Lavignasse-Coustous habite un beau domaine au delà de Sauternes où se récolte une liqueur de sucre et de soleil. On y jouit d'une dernière échappée sur la plaine garonnaise entre Cadillac et la Réole, puis la lande commence. Vous connaissez ce pays, mon ami: la monotonie des pignadas, la chaleur coloniale, l'humidité des mousses, les énormes bambous, les tocsins des villages quand le vent du Sud porte l'odeur des pins brûlés, puis, sur cette fournaise, la pluie tiède d'un automne inattendu, les cèpes ramassés au revers des fossés, parmi les brandes et les feuilles mortes des chênes, ce parfum secret de la terre, des ruisseaux, fait avec le bois pourri, les mousses d'eau, la menthe sauvage... Mme de Lavignasse-Coustous préfère à son domaine girondin le petit hôtel qu'elle possède rue Cortambert, à Paris, et où vous savez que j'ai vécu mes premières permissions de poilu. C'était ma marraine : qu'elle eut pour moi de bontés !
Veuve et blonde jusqu'à la mort, jeune, bien que je connaisse d'elle un portrait charmant par Winterhalter, elle fit partie en 1914 de l'exode vers Bordeaux, mais rentra à Paris dans le même temps que le gouvernement et que l'attaché d'une ambassade neutre. Je sais qu'elle regretta Bordeaux, cette cuisine violente et savante, ces repas ordonnés: tel cru, telle année harmonieusement accordés avec le tournedos et les cèpes, m'ais surtout elle regretta les soirs dorés et blonds "voilés de vapeurs roses" où, accoudée près de son ami, à la terrasse des quinconces, elle abandonnait au beau fleuve oublieux le reflet de ses illusions amoureuses, toujours renaissantes et toujours déçues.
Dès le mois de février 1915, elle jugea que l'état de l'Europe ne lui défendait plus de rester chez elle, de quatre à sept, le mercredi. Certes ce ne fut plus devant l'hôtel de la rue Cortambert, la trépidation accoutumée et discrète des Delaunay et des Rolls-Royce. A peine une demi-douzaine de visiteurs échangeaient-ils des idées générales touchant la stratégie et l'économie politique autour d'une table où les petits fours continuaient d'être signés Rebattet. Ma marraine sentait que le malheur des temps eût rendu inconvenante l'affluence de ses mercredis d'autrefois. Elle souhaitait que son salon devînt politique. L'attaché d'ambassade se détacha, mais nos réserves d'hommes n'étaient pas épuisées et sur le visage du secrétaire d'un sous-secrétaire d'État, ma marraine embusquée derrière son face-à-main s'appliqua désormais à démêler les destinées du monde.
Des artistes qui, aux jours de paix, n'avaient pas de temps à perdre chez les dames, y échouaient désœuvrés et pleins de pronostics funèbres. Un permissionnaire curieux de sensations d'autrefois, un blessé correct, le bras retenu par un joli foulard, avaient le plaisir de s'entendre saluer d'un "bonjour, héros !" par Mme de Lavignasse-Coustous qui ne manquait jamais d'ajouter : "Vous qui en venez, pouvons-nous percer ?"
Le secrétaire du sous-secrétaire d'État, victime d'un remaniement ministériel, soulagea rue Cortambert son âme irritée. Je me souviens d'un raffiné repas où, permissionnaire, je noyais dans d'exquises sauces la tristesse du singe habituel et du rata figé.
"Le tribunal révolutionnaire et la guillotine en permanence sont les conditions essentielles de la victoire, disait le secrétaire, la Convention guillotinait les généraux malheureux." Tantôt il voulait qu'on sacrifiât cent mille hommes pour passer coûte que coûte, et tantôt il vitupérait les grands chefs qui "gâchent le capital humain."
— Qu'en pensez-vous, héros ? me criait de loin ma marraine.
— J'en pense, marraine, que je reveux du lièvre à la Villafranca...
Le nouvelliste mondain Adalbert Siphon — celui que ma marraine appelait Vie heureuse, parce qu'il ressemblait, disait-elle, à un numéro dépareillé et d'avant la guerre de ce luxueux/magazine — racontait son quatrième conseil de révision. Il se déclarait fatigué de "faire Phryné", mais se réjouissait de ce que les majors l'avaient dégagé de toutes obligations autres que mondaines. Au dessert, un peu de silence s'établit. Nous entendîmes ruisseler sur les vitres la pluie de l'automne commençant. Un vieux monsieur, qui n'avait rien dit pendant le repas, murmura:
— Ceux des tranchées...
Et moi qu'un jour et qu'une nuit séparaient du retour à l'enfer dantesque, je laissai se fondre dans mon assiette un peu de glace "tutti-fruti".
Je regardai ma marraine, ce pauvre visage d'amour et de joie où partout le temps marquait ses griffes. A ces amoureuses au déclin, Dieu propose la Rédemption par un dernier amour : celui des corps déchirés et des plaies. J'admirai ces petites mains aux ongles trop roses qui n'avaient pas soutenu de têtes chavirées sous le masque d'anesthésie et je revis dans mon cœur cette nuit pluvieuse, quand l'auto stoppa devant l'ambulance après une randonnée brutale sur les routes repérées. Une fiche nous étiquetait comme des bagages pour l'Éternité. Alors je vis un visage me sourire : c'était une jeune femme blonde, mais au lieu des griffes du temps j'y reconnus l'empreinte d'une douleur sans consolation. Plus tard je me souviens qu'elle se plaça devant mon lit pour m'éviter de voir passer un brancard funèbre, une longue forme enveloppée de draps souillés, les deux pieds rigides et joints...

III
LE BAMBARA

Nous fîmes, les Ducasse et moi, une entrée quasi familiale dans le salon où des dames harnachées essayaient de ne point succomber à la sieste. Il y avait là trois femmes de notables. Elles étaient vêtues de soie, en dépit de la canicule ; elles faisaient visite. Officielles, assises à l'extrême bord de leurs chaises, elles opposaient aux amabilités de ma marraine leurs trois regards ronds de poules méfiantes..
"Ah ! que vous sentez bon Paris!" me dit Mme de Lavignasse-Coustous comme je lui baisai la main. Juliette et Rose, après une révérence apprise au Sacré-Coeur, allèrent au tennis rejoindre la jeunesse. Ce jeu m'est défendu désormais et je dus rester dans cette ombre qui sentait le vernis et la rose mourante, somnolent et sans entendre les muets appels au secours de ma marraine qui n'atteignait qu'à tirer des gloussements approbatifs des trois poules noires, soit qu'elle assurât que l'issue finale n'était pas douteuse, soit qu' elle rapportât que le roi d'Espagne avait dit que nous illuminerions si nous pouvions soupçonner l'affreux état de l'Allemagne....
Un nègre entra, un bambara magnifique qui portait l'uniforme cachou des coloniaux avec une espèce de majesté. Mme de Lavignasse-Coustous m'avertit que Jules Grévy (c'était le nom du bambara), né sur les marches du trône, avait troublé bien des cœurs dans ce village girondin où il soignait aux frais du gouvernement de la République une faiblesse de poitrine. Les galons de sergent de Jules Grévy empruntaient à son origine royale un éclat auguste. Il avait sur sa croix de guerre autant de palmes qu'un aviateur. Il y eut chez les trois poules noires un brusque dégel — "Monsieur Jules, ne sentez vous pas le courant d'air ? — Monsieur Jules, n'avez vous point toussé cette nuit?" — Il les rassura avec bienveillance et un rien de hauteur. II souhaita faire un tour de jardin pour y fumer sa pipe et cracher tout à son aise. Nous le vîmes s'éloigner et sa tête crépue dominait le groupe caquetant de son escorte..
Mme de Lavignasse-Coustous me dit alors:.
"Claude, je me méfie de mon nègre. Il joue ici le marquis de Mascarille. Gare à nos provinciales!".
— Tous les noirs se ressemblent, Madame. Mais il est vrai que celui-là ne m'est pas inconnu..
— Imaginez-vous que Jules Grévy réserve à chacune de ces dames un après-midi. Elles en sont à la fois heureuses et consternées parce que de deux heures à sept heures il ne démarre pas et consomme sans désemparer. Ce jour-là, il faut que la dame néglige la lessive, la basse-cour et l'armoire à linge, Jules Grévy ayant horreur de la solitude. Familier, il ouvre les placards : les bouteilles d'angélique, de cassis, d'eau de noix lui sont d'un grand secours pour l'étude des liqueurs comparées qu'il pratique assidûment. Il faut veiller à ne point le laisser seul avec la cuisinière. Enfin telle est sa piété que M. le Curé s'en inquiète depuis qu'un dimanche il s'est avisé de communier à toutes les messes. Cet excès de ferveur n'éveille pas la méfiance de ces dames. Mais je crois que le curé mène une enquête...".
De la fenêtre où nous étions accoudés, nous vîmes Jules Grévy assis sous les bambous parmi les genêts en fleurs. Les dames faisaient cercle et riaient de la gorge..
"Marraine, dis-je, il faut aimer beaucoup les noirs. Je me rappelle ces nuits de septembre où nous campions à côté d'eux. Ils toussaient tellement que nous ne pouvions dormir. Ils erraient autour de nos huttes pour changer contre de la monnaie d'argent le papier qu'ils eussent plutôt jeté. Ils jouaient avec de petits coquillages ramassés sur une plage du Sénégal. Quand ils se baignent, que leurs jeunes corps sont beaux, pareils à des palmiers sombres ! Les soirs de lune, nous les regardions danser au son des tam-tam mélancoliques. Ils ne remuaient pas les pieds, comme si une force surnaturelle les eût attachés au sol. Mais de leurs bras, de leurs mains, de leurs ventres incurvés ils créaient un rythme frénétique. Puis tournés vers la Mecque, insoucieux de notre curiosité imbécile, ils baisaient la terre ou priaient debout. "Vous avez les machines, me disait l'un d'eux en me montrant l'avion qui bourdonnait parmi des éclatements — mais nous, nous avons Dieu.".
Madame de Lavignasse-Coustous m'interrompt : "N'est-ce pas le brigadier de gendarmerie, là-bas? Que vient-il faire céans?"Je me le demande aussi, quoique, au fait, je le sache déjà : avant que le gendarme ait ébauché le geste, je n'ignore pas qu'il va arracher sur la poitrine du bambara la croix aux trop nombreuses palmes. D'un brusque élan, les trois poules noires se lèvent et culbutent leurs fauteuils de jardin. Nous entendons que Jules Grévy parle de son honneur. Il s'étonne qu'un prince noir au service de la France soit exposé à des erreurs déplorables. Son "Mesdames, tout s'arrangera, je reviendrai blanc comme neige" ne tire pas de leur stupeur les trois dames rouges de honte mais qui déjà supputent ce que leur en a coûté de bouteilles de cassis....
"C'est la première fois qu'on arrête un de mes invités", dit Mme de Lavignasse-Coustous du ton de quelqu'un qui est content de ne pas mourir sans avoir connu cette sensation-là. Jules Grévy n'avait droit ni à ses galons, ni à sa croix de guerre. Jules Grévy n'était pas fils de roi. Mais je me souvins de l'avoir vu naguère sous un beau costume de portier dans un bar montmartrois où j'avais mes habitudes.
Voici les joueurs de tennis, les domestiques, un vrai attroupement. Chacun prétendait avoir tenu Jules Grévy à distance. Mais les pots de confits et les bouteilles vides rendaient un témoignage contraire.
Un long et maigre jeune homme de l'auxiliaire au binocle glissant me paraît sentir le comique de la situation : un rire nerveux le secoue. En termes grossiers, le bambara qu'on emmène, l'interpelle et le traite d'embusqué.
— Bien fait pour l'embusqué ! crient les dames ulcérées, tandis que le noir disparaît à jamais de leur vie.
Cet auxiliaire, fils d'un propriétaire des environs, ne jouit ici d'aucune considération.
— Nous lui tournons toutes le dos, déclare Juliette.
— Ma chère, dit Rose, il a de l'albumine. J'ai vu l'analyse.
Mais Juliette s'indigne et se tournant vers moi:
— Rose serait capable d'épouser un embusqué!
— Et vous Juliette?
Ah! l'imprudente question! Je ne croyais pas qu'elle pût devenir plus rouge. La voici cramoisie. Le haut de son corsage s'agite selon le rythme par quoi les femmes de théâtre nous signifient qu'elles sont émues. Ses yeux se ferment. Par une prompte retraite, j'assure mon salut provisoire et quand Juliette rouvre les yeux, les mots, que je sentais venir et que je n'ai pas voulu entendre, meurent au bord de ses lèvres épaisses. Et puis éclate le rire frais de Rose...

IV
LE MAUVAIS AUXILIAIRE

Il ne reste plus sous les bambous que trois fauteuils de jardin renversés. Les silhouettes des joueurs de tennis, là-bas, s'agitent. Ma marraine s'inquiète du goûter. Un peu de tristesse m'éloigne du jeu parce qu'il m'est défendu à jamais. Je suis, au milieu des pins, une allée odorante. Du feu semble couver sous la terre. Le sable brûle mes pieds à travers les sandales blanches. De l'ongle, je recueille une larme de résine à la blessure fraîche d'un pin. Mais le vent, qui creuse des houles dans les cimes arrondies et fait comme un sombre océan suspendu entre le sable de feu et le ciel embrasé, le vent n'atteint pas mon visage.
Voici le maigre auxiliaire appuyé à un chêne. Sentez-vous, mon ami, la tristesse qu'il y a de songer que son état d'auxiliaire albuminurique méprisé par les femmes et mon état d'amputé nous exilent également de ces jeux où, là-bas, des jeunes filles rient et ont chaud? Il me sourit. Comment sur un visage de caricature un sourire fleurit-il charmant et jeune?
— C'est l'Antigone, me dit-il en me montrant le livre ouvert sur ses genoux. J'y médite le reproche d'Antigone à sa sœur Ismène : "Vous avez choisi de vivre, et moi de mourir..."
— Et je me l'applique, Monsieur, ayant de l'humilité.
Mais il l'affirme d'un ton qui marque beaucoup de suffisance.
Je lui répondis que, sans doute, il agissait dans cette guerre selon ses forces et qu'il lui était donné, grâce au commerce des grands écrivains, de dédaigner les ragots et la méchanceté des femmes.
L'auxiliaire essuya les verres de son binocle.
— Non, Monsieur, reprit-il, je ne saurais dédaigner ces ragots. Les femmes n'ont point tort de me traiter de haut, quoique mon vrai péché soit d'ordre intellectuel: c'est dire qu'il échappe à leur jugement. Si je ne suis en rien coupable d'occuper la place de tout repos où vous me voyez, ma faute est plus grave et je veux ici vous en faire l'aveu. Le vrai est que je n'entre point dans les raisons de cette grande tuerie, comme disait Mme de Sévigné du dénouement de Bajazet. Les sagesses combinées de nos augures des grands journaux m'émeuvent sans me convaincre. La certitude que j'ai que c'est leur devoir d'adapter les événements à leur logique et non de soumettre leur logique aux événements me défend de me laisser persuader...
Il avait l'air très satisfait de son petit morceau. Je lui objectai que cela importait peu puisque leur optimisme de commande, grâce à Dieu, se trouvait conforme à la réalité des faits : l'intervention américaine oblige de raisonner pareil ceux qui ont du parti pris et ceux qui n'en ont pas ou qui essayent de n'en pas avoir.

L'auxiliaire secoua la tête et très important:
— Comment vous suivrai-je, Monsieur? J'ai les yeux myopes, mais l'esprit presbyte : je ne peux juger les événements que de loin et ne discerne que les ensembles. Il m'est impossible de rien savoir de la guerre, parce que j'y ai le nez dessus : c'est ce qui me rend peut-être injuste pour tous ceux qui, chaque jour, savent en disserter congrument dans leurs journaux innombrables.
— En somme, m'écriai-je agacé, de la guerre vous voyez cela seulement qu'elle vous dérange? Avouez-le.
— Cela est vrai, Monsieur, bien que je ne sois pas dans la fournaise. Mais le pire n'est pas selon moi la douleur physique, ni la séparation, ni la mort — c'est l'enrégimentement, la croix tracée sur nos tristes dos de moutons. Pascal, s'il était né deux cent cinquante ans plus tard, porterait l'uniforme de la vingt-deuxième section, en dépit de ses grands maux de tête. Ah! ce renoncement à nous-mêmes, qui est exigé! J'ai un ami sculpteur. Il est réformé temporaire. Il obstrue ses fenêtres, voile de gaze ses lampes. Nul bruit ne pénètre dans cette chambre qui semble immergée au fond d'un océan. Mais si, dans huit mois, sept jours, il ne rejoint pas son corps, un gendarme apparaîtra sur le seuil du sanctuaire englouti.
— Mais ce sera bien fait! répliquai-je. Quelques rentes, une science minutieuse pour organiser sa vie, la délivrer de tout contact, de tout froissement, voilà qui n'a pas préparé quelques jeunes hommes de la littérature et du monde à cette épreuve sans nom. La plupart tout de même ont su être héroïques. Faites comme eux. A certaines heures, Monsieur, les plus clairvoyants deviennent comme vous, presbytes. Un détail malheureux les offusque et l'ensemble leur échappe. Ils voient de trop près la guerre pour la juger. Ils ne considèrent plus la destinée française comme un beau fleuve de gloire dont il faut empêcher le cours de dévier, les eaux de tarir. Un excès de fatigue, cette lassitude après tant de mois d'une vie qu'on voit bien, Monsieur, que vous n'avez pas connue, les rend une proie facile pour le doute, l'inquiétude, les brusques peurs... Hé bien! qu'ils soient terrés sous les grenades, les crapouillotages, les queues de rat, ou que la poussière d'une administration les ensevelisse tout vivants — je sais des auxiliaires morts au champ d'ennui — sans plus s'occuper de la justice ni du droit des petites nations, ni de l'idéal démocratique, ils doivent utiliser la guerre pour leur salut, ne chercher le sens de la douleur que pour leur destinée particulière, porter leur croix avec amour jusqu'à ce que les ténèbres se dissipent. Mon éloquence n'en impose pas à l'auxiliaire qui m'assure tout de même que dès demain il tâchera, selon mon avis, de faire sa besogne avec amour.
— Que faites-vous donc, Monsieur? lui demandai-je. — Monsieur, je colle des timbres.

V
LE RETOUR EN AUTO

Quelques intimes restèrent le soir au dîner sur le perron dans l'odeur des Maréchal-Niel. Une brume fraîche montait du ruisseau et de la prairie où les grillons étaient inlassables. Des fraises, des cerises flottaient dans le Champagne glacé et teintaient de leur pourpre le cristal des aiguières. Rêveuse et abandonnée, Mme de Lavignasse- Coustous paraissait demander au ciel comment, depuis tant d'années, le monde pouvait se passer de tziganes. Il faut beaucoup pardonner à ces sortes de personnes parce qu'elles ont très peu souffert. Moi qui ne souffrais plus, mais imaginais à cette heure même une sentinelle au poste d'écoute, je m'étonnais de ce soir d'été et que Dieu nous ait laissé le cadre et les accessoires du bonheur: lune, étoiles, parfums, jeunes femmes, dans cette horreur indéfinie.

Je me rappelle ce retour en auto sur la route pleine de lune et cet éclairage brusque par les phares d'un sous-bois embaumé. J'étais au fond de la voiture entre Rose et sa mère, acceptant d'être un peu serré parce qu'il faut savoir s'accommoder aux circonstances. La tête renversée je voyais les étoiles éternelles et douces qui étaient là de toute éternité pour élargir mon émotion de ce soir-là. Que de fois, mon ami, les avais-je contemplées d'une tranchée!
Comme elles m'apparaissaient insoucieuses alors, et que je comprenais la terreur de Blaise Pascal devant le silence des espaces!
Etoiles, vous ne savez pas que des endroits de la planète Terre sont creusés de fossés où tient un infini d'héroïsme, d'abnégation, de renoncement, de colère, de peur, de douleur: tous les sentiments, toutes les passions des hommes. Indifférente douceur des étoiles, répartie également sur les bons et sur les méchants, sur les heureux et sur les martyrs, vous ne savez nous donner que le reflet de cette pitié, de cet amour que nous éprouvons pour nous-mêmes.
Ah ! du moins, qu'aux rêveurs vêtus de bleu-horizon qui vers vous lèvent, ce soir, leur face douloureuse, vos obscures géométries enseignent l'acceptation de l'ordre universel dans lequel cette guerre est insérée.
Je sens Rose, près de moi, petite bête chaude. Elle pourrait s'appuyer à droite où est le coussin, elle aime mieux le côté gauche où je me trouve. Son odeur mêlée à celle de la nuit me rappelle des retours d'autrefois sur les luisantes avenues du Bois où à l'odeur de poussière, d'acacias, d'herbe écrasée, se mêlé toujours un parfum de Guerlain. Elle sent que je suis occupé d'elle et me demande à quoi je pense. Moi, dit-elle, je dis ma prière pour pouvoir me coucher tout de suite.
J'ai envie de demander:
—Ne ferez-vous pas un peu de toilette, Rose?
Je vois remuer ses lèvres. Pourquoi ne pas l'épouser ? Destinée tranquille à portée de ma main, ne te cueillerai-je pas ? Grossesses, nourrissages, maladies d'enfants, pauvreté — tout cela mes amis mariés disent que c'est le bonheur — mais dans le temps que nous vivons, on n'a pas le droit d'être heureux.
Rose qui sait mes goûts, après qu'elle a baisé la croix de son chapelet me dit:
— Vous rappelez-vous la maison de mon grand-père, qui est aujourd'hui vendue et où vous veniez passer les vacances de Pâques ?
— Oui, Rose: le vestibule était vaste et glacé, pauvrement meublé de chaises de rotin. Les grandes chambres avaient des ouvertures masquées par des portières de papier. Des trains, la nuit, faisaient trembler la maison, craquer les parquets. Un antique système de sonnettes, au passage des rapides, vibrait et me donnait des sueurs d'angoisse. Votre grand-père adorait les chromolithographies, les fauteuils capitonnés, les boîtes à cigares achetées dans les villes d'eaux pyrénéennes.
Bien que la forêt fût toute proche, la bonne aimait mieux nous garder dans la cour entre l'écurie, le grenier, la cabane où Diane faisait ses petits, le hangar où Marie saignait les poulets et qui sentait la plume. Au-dessus roucoulaient des palombes nourries pour servir d'appeaux à la chasse prochaine... leurs pattes faisaient un grillotis que je me rappelle sur le plancher de la cage... Mais nous aimions surtout la remise pleine de cachettes dans les voitures encombrantes et dont jamais on ne se servait.
Odeur de cuir, vieilles soies bleues déchirées des landaus hors d'usage, choses faites pour d'indéfinis voyages et dont l'immobilité éternelle dans cette remise m'étonnait et me laissait songeur, je vous ai fait rouler sur toutes les routes de mes rêves.
— Rose, vous souvenez-vous des rentrées, des derniers tours du parc, de cet arrachement aux joies finies, et des arbres dont nos lèvres baisaient l'écorce, et de cette pomme de pin que nous enterrions au pied d'un chêne pour la retrouver dans un an ? Mais les odeurs surtout pour moi sont évocatrices — celle de brouillard et d'asphalte dès que nous entrions en ville — l'odeur du linoléum et du gaz dans le vestibule de notre maison, place Pey Berland...
Rose ne répond pas. Sa tête est lourde sur mon épaule. Deux dents laiteuses luisent entre ses lèvres. Son sommeil d'oiseau, qu'il est charmant et qu'il émeut le cœur! Sa mère s'écroule dans son corset. Juliette souffle, ronflote : leur sommeil à toutes deux est une déchéance. Tout à l’heure j’aurai envie de m'excuser de les avoir vues dormir. Mais Rose a l'air de rêver sur une branche et d'attendre qu’un baiser la délivre de cet enchantement. Laisserai-je passer ce simple bonheur?
Ils m'ont déposé devant le portail. J'écoute le bruit de l'auto décroître. Les rosiers du Bengale ont plus de roses que de feuilles. Ils donnent à la nuit tout ce qu'ils peuvent d'odeurs et de pétales et me font songer à cet ami, mort dans la guerre, qui a vécu ici des vacances brûlantes. Les roses d'anciens étés tombent des livres qu'il m'a laissés.
Chaume était pour lui le souvenir d'un beau jour, d'un soir où nous avions causé jusqu'à l'Angélus de l’aube. O Silencieux, n'est-ce pas de ton silence qu'est fait celui de la maison endormie? Et la paix de mon cœur n'est elle pas faite, ce soir, de ta paix-éternelle?

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François MAURIAC, “Le retour en Gascogne,” Mauriac en ligne, consulté le 3 décembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/654.

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