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Le Retour, comédie par MM. Robert de Flers et Francis de Croisset, au théâtre de l'Athénée

Référence : MEL_0663
Date : 06/11/1920

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 29e année, n°45, p.100-102
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Chronique dramatique
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Le Retour, comédie par MM. Robert de Flers et Francis de Croisset, au théâtre de l'Athénée

C'est une vérité triste qu'après l'adolescence, le caractère se fixe et que nous ne changeons plus guère. Se convertir à d'autres croyances, se guérir d'un vice, acquérir une vertu, cela n'atteint pas dans son fond le caractère d'un homme; et le héros du Retour, qui était en 1914 un mari tatillon grincheux et fort sot, après s'être héroïquement battu à Salonique, revient aussi sot, aussi grincheux, aussi tatillon que devant. Sa jeune femme qui, absent, l'adorait, ne le peut plus souffrir maintenant qu'il est là, solennel, en pantoufles, et lui lisant des rapports à dormir debout. Ce n'est pas que la guerre n'ait amélioré quelques-uns de ceux qui la firent, mais elle ne leur a rien donné que ce qu'ils avaient déjà. Elle a développé des germes, aiguillé différemment certaines énergies. Tel aujourd'hui dépense au travail la fougue, la passion qu'il consacrait à la débauche; mais la guerre n'a pu rendre spirituel un imbécile. C'est surtout sur nos habitudes héritées et acquises, sur nos tics, sur nos manies que son pouvoir fut petit. Il y avait là matière à écrire une très cruelle comédie; car il n'existe point de telle comédie qui, parce qu'elle est humaine, ne semble triste. Peut-être MM. de Fiers et Croisset ont ils eu peur de ce trop amer sujet? Non qu'ils ne fussent l'un et l'autre fort capables de le traiter; mais ils ont pour le public beaucoup de faiblesse. Accoutumés à plaire et à entendre rire, ces hommes d'esprit tremblent de ne pas faire leur métier qui est de nous divertir. Ils ressemblent à ces courtisans qui n'osaient jamais dire toute la vérité au roi. Fuyant le sujet grave, ils n'ont pu complètement éviter le vaudeville. La jeune femme se décide au divorce avec l'assentiment simulé de son mari, qui se réserve le droit de choisir son successeur. Il va de soi que le mari ne propose que des barbons et que la femme découvre toute seule un très agréable officier de marine. La belle-mère et l'amoureux transi nous font rire, comme ils faisaient rire nos arrière-grands-pères. D'ailleurs, dans cette partie de vaudeville, les scènes de vraie comédie ne manquent pas. Nous avons fort goûté celle de la belle-mère décrivant à son gendre les projets qu'elle avait conçus pour sa fille, au cas où il aurait été tué: c'est d'un comique atroce et il faut le tour de main d'un grand écrivain de théâtre pour que nous ne songions qu'à en rire. Un bel endroit est aussi celui où l'amoureux transi crée par ses récits une atmosphère d'amour dont le petit marin bénéficie.
Faut-il ajouter que les mots d'esprit surabondent? M. de Fiers eût suffi à en mettre trop; mais il eût été dommage que M. de Croisset ne plaçât pas les siens. Dans une telle collaboration, vaudrait-il pas mieux, pourtant, qu'un seul se chargeât du sel. Le dénouement semble avoir beaucoup plu. La jeune femme, qui enferme dans un salon son mari et l'officier de marine, redoute qu'ils s'entre-dévorent. Mais elle les retrouve fort occupés à tomber d'accord sur l'emplacement exact d'un nid de mitrailleuses: ils se sont battus l'un et l'autre à Dixmude. Voilà qui est ingénieux et devrait émouvoir. Pourquoi ne fûmes-nous qu'à demi touchés? C'est que peut-être cela contredit une vérité qui est tout le sujet du premier acte du Retour: rien, et pas même la grande guerre, ne change le fond humain. Dans la vie, un mari de trente huit ans qui aime sa femme en face d'un amant de vingt cinq ans qui veut la lui prendre, subira les mêmes impulsions que s'ils n'avaient pas souffert tous deux dans les tranchées. Les auteurs du Retour ne nous montrent pas ce qui est, mais ce qui devrait être, hélas! Et lorsque l'un des personnages dit à la jeune femme confondue: “Que voulez-vous, depuis la guerre, les femmes ont perdu pour nous bien de l'importance!” c'est une proposition que des cas particuliers sans doute justifient, mais dont nous ne sommes pas sûrs qu'elle relève d'une vérité générale. Et c'est pourquoi, bien qu'à la dernière scène les époux se réconcilient, l'avenir du ménage ne laisse pas de nous inquiéter. Le mari restera aussi sot que devant. C'est du côté de la femme que peut venir le salut. Elle se dira que le moins qu'une jeune femme puisse accorder à celui qui se battit pendant cinq ans, c'est de le prendre comme il est demeuré, en dépit de ses prouesses, et de souffrir son commerce, même s'il n'offre pas beaucoup d'agrément. Encore que la plupart des hommes soient bien ennuyeux et que tel danseur, de qui une jeune fille s'éprit, s'affirme dès la trentaine sentencieux et déjà raseur, il ne manque pas de bons ménages: il reste donc à l'héroïne de MM. de Fiers et Croisset de pratiquer cette vertu si répandue parmi les femmes: la résignation.

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François MAURIAC, “Le Retour, comédie par MM. Robert de Flers et Francis de Croisset, au théâtre de l'Athénée,” Mauriac en ligne, consulté le 26 juin 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/663.

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