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Le Simoun, pièce en trois actes de M. Lenormand (à la Comédie-Montaigne) - Le Chasseur de chez Maxim's, pièce en trois actes de MM. Mirande et Quinson (au théâtre du Palais- Royal)

Référence : MEL_0671
Date : 08/01/1921

Éditeur : Revue hebdomadaire
Source : 30e année, n°2, P.225-227
Relation : Notice bibliographique BnF
Repris p.73-76, in Dramaturges, Paris : Librairie de France, 1928.
Type : Chronique dramatique

Description

L’article de François Mauriac rend compte de deux pièces aux antipodes l’une de l’autre. Le drame de Lenormand superbement servi par la mise en scène de Gaston Baty dans un décor colonial s’inscrit dans la tradition tragique d’Œdipe ou de Phèdre. Au contraire, le vaudeville de Mirande et Quinson n’est qu’une bouffonnerie dans la société facile de l’après-guerre.

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Le Simoun, pièce en trois actes de M. Lenormand (à la Comédie-Montaigne) - Le Chasseur de chez Maxim's, pièce en trois actes de MM. Mirande et Quinson (au théâtre du Palais- Royal)

Il arrive au théâtre que la figuration étouffe l'action et que le metteur en scène tienne plus de place que l'auteur. Il arrive encore qu'avec un grand souci de discrétion, le metteur en scène s'efface et serve l'œuvre. Le Sitnoun, par quoi M. Gémier inaugure la Comédie-Montaigne, nous offre un curieux exemple de collaboration: M. Gaston Baty, qui a mis en scène le cruel drame de M. Lenormand, aurait pu le signer avec lui. En effet, de même que dans le théâtre antique le Destin est le plus important protagoniste, dans le Simoun, où nous voyons un groupe d'hommes victimes de la vie coloniale, c'est l'atmosphère, l'atmosphère d'Afrique qui tient le rôle essentiel. Il ne s'agissait donc pas pour M. Baty d'encadrer la pièce de M. Lenormand; il fallait que, d'accord avec lui, par un savant usage des toiles peintes, de l'éclairage, des musiques, il nous rendît sensibles les nuits étouffantes, le sable indéfini, le silence, le manque de verdure, cette immense négation du désert. Quand, au premier acte, ces coloniaux en proie à la nostalgie de l'Europe entourent un phonographe, alors qu'une chanson de Mayol leur évoque des ciels humides et brouillés, les hautes herbes juteuses d'une vallée d'Ile-de-France et que, la Marseillaise rapprochant leurs mains, ils se découvrent, misérables, devant cette boîte à musique où la voix de la patrie est celle d'une morte aimée, toute l'horreur coloniale pèse sur nous et la pièce est à ce point réussie qu'elle nous rend aimable l'idée de la pluie que nous retrouverons en sortant.
Laurency a quitté l'Europe, il y a dix-huit ans, parce que sa femme le trompait. Cette femme est morte et il attend sa fille désormais seule au monde et qu'il n'a jamais vue. Au premier regard, Laurency se croit halluciné; en sa fille, c'est sa femme qui lui apparaît vivante et telle qu'il l'adora. Avec la complicité du climat, d'une solitude peuplée d'Arabes hostiles, de bicots et de joyeux, le malheureux, comme Phèdre, se découvre une âme malgré soi perfide, incestueuse. Il avait bien imprudemment gardé au logis sa maîtresse, une “sang-mêlé”, née d'une Arabe et d'un Espagnol; au dernier acte, ivre de jalousie, elle assassinera la fille de son amant, qui deviendra fou. Entre chaque tableau, des ulémas, un prophète brahmane donnent de ce drame le commentaire métaphysique, grâce à quoi l'horrible amour de Laurency ne nous révolte guère plus que celui d'Œdipe pour Jocaste ou que celui de Phèdre pour Hippolyte; nous pleurons sur les misérables mortels, nous écoutons se réveiller en nous d'anciennes querelles touchant la Grâce. On devine que M. Lenormand est plein de théories dont il a bien de la peine à ne pas alourdir son sujet. Il croit par exemple que tout amour tient à l'attrait du mystère qui est dans chaque être et que nous sommes prisonniers d'une femme comme les coloniaux le sont du désert, et qu'il n'est que l'inconnu qui captive. Ces aperçus retardent à peine l'action et pas un instant ne se desserre cette étreinte à notre gorge. Du temps qu'on invoquait le témoignage d'Aristote, on eût loué M. Lenormand de ce que son héros excite à la fois la compassion et la terreur.
M. Gémier et toute l'intelligente troupe de la Comédie-Montaigne méritent les plus grandes louanges; eux aussi honorent leur profession et n'usurpent pas le beau nom d'artistes.
Il ne faut pas avoir de prévention contre le vaudeville, mais se rappeler toujours, à propos de ces sortes de pièces, le mot de M. Abel Hermant qui admire comme les vaudevillistes ont le sens de la réalité. Quelle vie en effet n'est féconde en quiproquos, en rencontres cocasses? Nous sommes tous les jouets de hasards malicieux. Si, outre le sens de la réalité, le vaudevilliste possède le don d'observer les caractères, il lui arrive, comme au vieux Labiche, de côtoyer la vraie comédie et de s'asseoir sous la coupole.
Le Chasseur de chez Maxim's serait une excellente bouffonnerie, n'était la fâcheuse idée qu'ont eue les auteurs d'y introduire une soutane; et bien qu'ils soient trop malins pour avoir dépassé toute mesure et que le génie de l'acteur nous ait obligés de pouffer lorsque nous eussions été tentés de siffler, cette soutane a gâté notre plaisir. Les jeunes gens en quête d'une situation sociale seront heureux d'apprendre qu'un chasseur de chez Maxim's gagne bon an mal an deux cent mille francs, qu'il donne un million de dot à sa fille, habite un château grandiose et qu'il ne lui en coûte que de faire l'entremetteur, le bookmaker et autres petits métiers où il faut moins de délicatesse que de dextérité.
Mais quelle médaille n'a son revers? Il doit par contre souffrir sans crier que, sous son nez, des messieurs muguettent son amie. Rien n'isole plus un homme et ne le désarme plus sûrement qu'une livrée. C'est pourquoi, dans son beau château, on ignore sa servile profession. Il se donne les gants de refuser sa fille à un marquis parce qu'il l'a vu, chez Maxim's, faire la débauche; le marquis enlève la fille, un chanoine les relance jusque dans le restaurant de la rue Royale... Le chasseur de chez Maxim's connaît le monde: il sait que les nobles sont débauchés et que les ecclésiastiques aiment manger et boire. Il ne semble pas que les auteurs aient cru charger beaucoup leur personnage; le chasseur est souvent leur porte-parole; ils jugent comme lui l'univers du seuil d'un restaurant de nuit. Et si c'était l'univers! Mais il faut craindre que les étrangers oublient au Palais-Royal ce qu'ils ont contemplé aux environs de Verdun. Il n'est pas défendu de rire? D'accord. Mais il ne faut plus rire qu'avec circonspection et sans oublier que rien n'a plus desservi la France à l'étranger que quelques-uns de ses restaurants de nuit et de ses théâtres. Il ne s'agit pas du Palais-Royal où règne l'aimable vaudeville. Mais que ses directeurs et que ses auteurs défendent, contre un certain ragoût de crapule, la bonne et saine farce dont ils gardent la tradition.

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François MAURIAC, “Le Simoun, pièce en trois actes de M. Lenormand (à la Comédie-Montaigne) - Le Chasseur de chez Maxim's, pièce en trois actes de MM. Mirande et Quinson (au théâtre du Palais- Royal),” Mauriac en ligne, consulté le 3 décembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/671.

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