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La vie secrète de Sainte-Beuve

Référence : MEL_0069
Date : 27/12/1935

Éditeur : Gringoire
Source : 8e année, n°373, p.4
Relation : Notice bibliographique

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La vie secrète de Sainte-Beuve

M. Victor Giraud a écrit ce beau livre: La Vie secrète de Sainte-Beuve, avec une justice stricte, que ne tempère aucune sympathie. Il est curieux que le maître de tous les critiques ne désarme pas ceux qui le suivent, et contre lesquels il a dédaigné de prendre aucune précaution. Car, à une époque de mensonge et de travestissement, seul Sainte-Beuve s’est montré nu. Mais le courage d’un écrivain se retourne toujours contre lui parce que la postérité, de tous les tribunaux, est le plus crédule: elle prend au mot les gens appelés à sa barre. Malheur à ceux qui, devant elle, s’accusent eux-mêmes: ils seront crus sur parole. La postérité fixe chaque grand homme dans la pose qu’il a d’avance choisie: Chateaubriand et Lamartine avec leur toupet soulevé par un vent sublime; Sainte-Beuve en robe de chambre, et dosant des poisons.
L’auteur de Port-Royal fera éternellement figure de traître parmi les Tartuffe sublimes du romantisme qui ont mis autant de soin à recouvrir leurs ordures que lui à faire étalage des siennes, non pour s’en glorifier, mais avec des sentiments de honte et d’angoisse. Et pourtant un Sainte-Beuve, un Jules Renard ne diffèrent pas de leurs contemporains par ce qu’ils ont de bas et qui leur est commun avec tous les hommes. Ce qui les distingue, c’est la passion de voir clair et de ne pas s’épargner.
Un des seuls, ce Sainte-Beuve, qui durant des années, et connaissant sa misère, ait cherché le secours de Dieu. D’autres s’établissaient dans un christianisme tout officiel et tout extérieur. Mais lui, il n’était pas de la race de René, et n’eût pas consenti à écrire un livre d’édification chez sa maîtresse. Beaucoup d’années lui furent nécessaires pour se résigner à l’avilissement, pour s’accoutumer à la débauche, pour n’être plus obsédé par la souffrance des pauvres. Le saint-simonien, le pénitent de Lamennais, m’émeuvent d’autant plus qu’un tel effort et si généreusement renouvelé, aboutit cette déchéance définitive, à l’horreur de cette partie perdue.
Du moins, le vieux sénateur égrillard n’essaya-t-il jamais de donner le change; il n’a pas joué sur les deux tableaux, toujours soucieux de nous offrir de lui une image conforme à sa vie réelle, à cette vie que M. Victor Giraud appelle “secrète” par antiphrase. Mais, jusqu’à la fin, des paroles lui échapperont dont n’eussent été capables aucun des faux bonshommes qu’il domine de si haut, par exemple cette confidence à George Sand: “Voyez-vous, ma plaie désormais est si simple, elle est pitoyable, je ne puis me consoler de ne plus aimer, de ne plus être aimé, de ne plus avoir à ma tristesse du jour et à mon désespoir éternel, un lendemain d’espérance, comme il arrivait toujours dans ce bon temps où l’on était malheureux…”
Le vieux cynique dissimulait comme il pouvait ce cœur passionné qui n’avait pas vieilli. Il a vécu du souvenir d’un amour; toute sa “muflerie” s’explique par l’obstination de l’amant affamé qui n’a rien d’autre qu’une seule pauvre histoire et qui sans cesse revient au souvenir d’Adèle Hugo, le remâche, y cherche bassement un reste de satisfaction vaniteuse. Les autres, jusque dans la vieillesse, furent idolâtrés. Pour lui, aucun autre refuge que cette délectation morose: “En amour, je n’ai eu qu’un seul grand et vrai succès: mon Adèle; je suis comme ces généraux qui vivent sur une grande victoire que leur a valu leur étoile encore plus que leur mérite. Depuis lors, toujours battu, coup sur coup, échec sur échec.”
S’est-il vengé, comme l’en accuse M. Victor Giraud, sur la mémoire de ses amis plus heureux? Chateaubriand disparu, c'est vrai qu'il ne ménagea guère le dieu qu'il avait loué vivant... Mais quoi! Les grands esprits, entrés dans l'éternité, nous appartiennent. Le critique profite à bon droit de ce qu'il ne risque plus de blesser l'auteur endormi, et qui ne s'irritera plus. Les morts n'ont pas besoin d’encens mais de justice; et Sainte-Beuve a eu raison de prendre avec eux ses coudées franches. Dire de son Chateaubriand que l'exécution en fait plus d'honneur à son talent qu’à son caractère, nous paraît, de la part de Victor Giraud assez injuste; car si ce n'est pas manquer de caractère que de ménage un vieillard illustre, ce serait en manquer, lorsqu' il n'est plus là que de ne pas aller jusqu'au bout de sa pensée. Sainte-Beuve a porté sur Chateaubriand le jugement qui est aujourd’hui celui de tout lecteur impartial. Mais les Mémoires d'outre-tombe mis à part, qui s’aventure encore à travers cette œuvre boursouflée? Un jour, dans le train de Pau, Tristan Derème me lisait Les Natchez. Que de perles! Que de fausses perles! Il est étrange de penser que la plupart des grands écrivains ne gardent leur gloire intacte qu'à condition de n'être pas lus.
M. Victor Giraud prend avec Sainte-Beuve ces libertés dont il se scandalise quand c’est Sainte-Beuve qui en use avec les grands romantiques. Je le lui demande: devons-nous les mêmes égards aux véridiques et aux menteurs, à ceux qui avancent masqués, et à ceux dont le cœur et le visage s'offrent nous? Sainte-Beuve nous est tout livré, et c’est pourquoi je suis de ceux qui le considèrent sans aveuglement, mais avec une amitié lucide. Si cette lugubre vieillesse ne peut me faire oublier la recherche passionnée et vaine de Dieu qui occupa la première partie de sa vie, c’est qu’elle en est le triste fruit; il faut y voir la rançon d’un désastre spirituel.
M. Victor Giraud explique tous les changements de Sainte-Beuve par cette nature féminine qui le livre tour à tour au père Enfantin, à Lamennais, à la princesse Mathilde. Au vrai, nul ne fut moins “divers” que Sainte-Beuve; ceci me frappe, en lui pendant des années: ce flux et ce reflux de la foi, aux prises avec la chair et avec le sang; les divers mouvements d'une nature très corrompue et d'une très impuissante Grâce. Lorsque enfin cette marée mystique se retire à jamais, il ne reste plus qu'un fond de mer aride où rien ne pousse plus; rien: pas même une doctrine contraire; car malgré sa sympathie pour le jeune Renan et pour le Jeune Taine, Sainte-Beuve n'a pas cru sérieusement à l'avenir de la science et il connaissait trop les hommes pour rien attendre d'eux. La connaissance de l'homme est la plus redoutable de toutes, quand on a perdu la foi et l'espérance: “Je ne connais pas d'être plus misérable, avoue Sainte-Beuve, que celui qui voit les hommes tels qu'ils sont, et qui n'a pas appris de l'Evangile à les aimer, en se représentant ce qu'ils peuvent devenir sous l'influence de l'esprit de Dieu.”
L'auteur de Port-Royal aurait pu trouver Dieu; –il aurait pu aussi hésiter comme tant d'autres, comme ce Maurice de Guérin qu'il admira l'un des premiers, et se consumer à l'horizon, entre la terre et le ciel. Mais il s'est fixé dans la négation, dans le refus; et ne pouvant soumettre l'exigence de sa chair à une exigence plus haute, il a fini (pour reprendre un mot de Bourget) par penser comme il vivait, par conformer sa philosophie à ses actes. Et sa défaite même témoigne d'une sincérité qui nous le rend très cher.

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François MAURIAC, “La vie secrète de Sainte-Beuve,” Mauriac en ligne, consulté le 4 février 2023, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/69.

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