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Mes souvenirs

Référence : MEL_0775
Date : 19/10/1934

Éditeur : Rex
Source : 3e année, n°41, p.19
Relation : Notice bibliographique BnF

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Mes souvenirs

D'autant que le sang de Montaigne ne laisse pas à ses fils le pouvoir de se créer de illusions consolantes: peu de villes où l'on prenne moins qu'à Bordeaux les vessies pour des lanternes, où s'en laisse moins conter; en dépit de leur vanité fameuse, les Bordelais ne se trompent guère plus sur les autres ni sur eux-mêmes que sur ce vin dont ils [devinent] après un seul reniflement et deux ou trois clappements, l'âge, la provenance et le mérite exact.
Aussi, chaque retour dans ma province, dans ma famille, est-il l’occasion d’une mise au point. J'aime à Bordeaux, réviser les valeurs qui, à Paris, sont surcolées, et, entre toutes ces valeurs, moi-même. Il est étrange que ce Bordeaux brillant, de mœurs faciles, m'ait toujours incliné à l'examen de conscience. C'est qu'il ne me fournit point que de repères pour mesurer mon vieillissement; la courbe de ma vie intérieure s'y est aussi inscrite à mon insu et m'accable. Si je ne voyais pas, soudain, mon visage dans la glace de cette devanture, je pourrais ne pas me souvenir des années qui l'ont flétri; peut-être même vais-je aujourd'hui dans ces rues d'un pas plus alerte qu'aux jours de mon adolescence; mais le cœur, lui, a une conscience impitoyable de son changement; il n'a pas besoin de se voir pour se sentir alourdi: voici le porche de Saint-Seurin qu'à quinze ans je franchissais, en proie à tous ces scrupules... Depuis lors, que d'actes accomplis m'ont à jamais défiguré! Pourtant, nulle différence essentielle entre ce que je fus et ce que je suis: aucune autre que celle qu'on voit entre un champ nu et chargé de semence, et ce même champ après que les blés sont en herbe. Tout ce qui s'est épanoui dans l'homme, l'enfant bordelais le portait à son insu; c'est à Bordeaux que s'éclaire pour lui cette parole terrifiante de notre Jacques Rivière: “Je suis sûr que si chacun regardait les événements de sa vie, comme moi, du point de vue de ce qui lui était nécessaire, il y verrait une conduite, une préméditation de chaque instant qui lui révélerait la main de Dieu avec une clarté éclatante, Mais on ne voit rien, parce qu'on regarde toujours du côté du bonheur. Saisissant de voir combien la [vie] de chacun est étroitement concertée, comme elle est jouée, et dans un mouvement de plus en plus rapide, de plus en plus serré, à mesure qu'elle s'approche de la fin. Dans l'enfance, il y a du lâché, du gratuit, de l'aventure. Mais, à mesure qu'on vieillit, tous les coups portent; plus rien n'arrive qui ne précipite l'âme clans sa destinée, qui ne l'emballe, qui ne l'expédie dans son sens”.

*

Oui, à Bordeaux, tandis que désespérément, je regardais du côté du bonheur, quelqu’un préméditait ma vie. Si j'avais su, alors, regarder en moi, j'eusse pu déchiffrer mon destin futur avec plus de sûreté que dans les plis de mes mains. Les vertus et les vices de l'adolescent ressemblent à ces créatures au commencement du monde, lorsque Dieu ne leur avait pas donné encore de nom. Tous les éléments étaient là, qui, confondus, ne pouvaient produire un autre être que celui que tu es aujourd’hui.

*

Chaque destinée humaine comporte une révélation où, comme dans la Révélation chrétienne, les prophéties ne prennent de sens que lorsque les événements les ont éclairées. Bordeaux te rappelle cette saison de ta vie où tu étais entouré de signes que tu ne sus pas interpréter. Alors, la ville maternelle touchait doucement toutes les places douloureuses de ton cœur et de ta chair pour que tu fusses averti et que tu te prémunisses contre le destin: elle t'a exercé à la solitude, à la prière, à plusieurs sortes de renoncements. En prévision des jours futurs, elle t'emplissait de visages grotesques ou charmants, de paysages, d'impressions, d'émotions, enfin de tout ce qu'il faut pour écrire.
Tu ne l’as payée que d’offenses, mais elle te pardonne; peut-être même te réserve-t-elle, comme à certains de ses fils d'une gloire médiocre, Maxime Lalanne ou Léon Valade, un buste à quelque tournant d'allée du Jardin Public. Un de tes jeunes amis parisiens, devenu grisonnant, et illustre, viendra, entre deux trains, pour l'inauguration et lira un discours sous un parapluie que l'on verra bouger trois secondes sur l'écran de Pathé-Journal. Puis, la petite troupe dispersée, il ne restera plus que les moineaux qui couvriront ton effigie de larmes blanches, et les enfants, pour qui tu ne seras rien que “le but” dans leurs parties de cache-cache.

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François MAURIAC, “Mes souvenirs,” Mauriac en ligne, consulté le 26 novembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/775.

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