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La Pierre

Référence : MEL_0803
Date : 26/03/1937

Éditeur : Sept
Source : 4e année, n°161, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF
Type : Editorial
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La Pierre

La pierre du tombeau que les hommes, depuis tant de siècles, n’arrivent pas à soulever, c’est la haine. Jamais elle n’a pesé d’un tel poids sur les morts vivants que nous sommes presque tous, nous dont la vocation était d’aimer et d’être aimés et qui, enrôlés, excités par le double poison de la parole et de la presse, nous enfonçons de plus en plus dans des ténèbres où les arguments perdent toute valeur, où aucune raison ne nous atteint plus.
Étrange tombeau et qui ressemble à ces coffres d’Orient emboîtés les uns dans les autres: car la haine qui sépare les races contient cette haine plus étroite qui règne entre les nations: dans les nations elles-mêmes les classes s’entredévorent; au sein des classes, les partis politiques sont furieusement aux prises et les alliances qu’ils nouent dissimulent mal leur inimitié; au secret des familles, la haine règne encore et désunit le couple humain; et enfin il n’est pas jusqu’à la créature solitaire qui, n’ayant plus personne à exécrer, ne retourne contre elle-même cet appétit de destruction: rapides ou lents, que de suicides! que d’ennemis de leur propre vie!
Image trop simple d’ailleurs que celle des coffrets d’Orient; car la haine de race joue aussi à l’intérieur de chaque pays: Israël la subit en Allemagne. De même les luttes de parti, les antagonismes de classe qui divisent un peuple retentissent au delà de ses frontières; et sans doute ne sera-ce pas trop d’une bataille des nations pour vider la querelle du communisme et du fascisme. Ainsi toutes les espèces de haines se compénètrent, s’amalgament pour former ce bloc sans fissure sous lequel nous étouffons.
Pourtant, il n’est aucune passion qui soit moins naturelle à l’homme. A la caserne, dans les maisons ouvrières, partout où les êtres vivent coude à coude, le premier mouvement est d’entraide et de secours. La haine est une ivraie qui exige d’être cultivée, soignée, entretenue. A Clichy, le plus farouche communiste eût-il de lui-même trouvé intolérable cette séance de cinéma à l’usage des familles et autorisée par le gouvernement du Front populaire? Pour le rendre furieux, il a fallu presque autant d’affiches que pour une campagne électorale. Et voici que le soleil de Pâques se lève, cette année, à la fois sur la terre fraîchement remuée des tombeaux et sur des milliers de cœurs qui n’oublieront pas le sang répandu.
Que les chrétiens, ceux du moins qui ont soulevé la pierre de leurs mains débiles, ne la laissent plus jamais retomber. Mais qu’ils ne se fient pas à leur propre bonté: Il faut beaucoup de vigilance aujourd’hui pour ne pas se laisser gagner par cette folie exécrable. A droite comme à gauche, elle brouille la vue des habiles, au point que de fameux philosophes ne reconnaissent même plus leur ennemi et le prennent pour un hippogriffe! Il ne nous appartient pas de ne pas avoir d’adversaire, mais il nous appartient de toujours considérer en lui l’image du Créateur, la créature rachetée, un homme enfin, ce qu’il y a de plus pitoyable au monde et de plus grand.

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François MAURIAC, “La Pierre,” Mauriac en ligne, consulté le 3 décembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/803.

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  1. MICMAU_Sept_1937_03_26.pdf