Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

Journal d’un intellectuel en chômage

Référence : MEL_0085
Date : 30/07/1937

Éditeur : Gringoire
Source : 10e année, n°455, p.4
Relation : Notice bibliographique BnF

Version texte Version texte/pdf Version pdf

Journal d’un intellectuel en chômage

Par Denis de Rougemont (Albin Michel)

J’aime ce livre et plus encore le sentiment qui l’a inspiré. M. Denis de Rougemont a réfléchi sur toutes les questions qui se posent à l’homme d’aujourd’hui, et il leur a donné une réponse au moins provisoire. Il sait pourquoi il est protestant depuis qu’il a lu Kirkegaard et Karl Barth. Il sait ce qu’il entend par révolution et là aussi il a fait son choix en se ralliant au groupe personnaliste d’Esprit.
Mais pensant, parlant, écrivant, il s’est avisé tout à coup qu’il n’avait jamais eu de contact réel avec l’objet de ses réflexions: les êtres et les choses de France. Nous parlons du peuple, des bourgeois, des paysans; pratiquement que savons-nous d’eux? Entre l’intellectuel qui traite de la vie et la vie elle-même, l’humble vie quotidienne des êtres, se dresse une glace embuée derrière laquelle grouille un monde confus et inaccessible.
M. Denis de Rougemont remarque justement que le Werther de Goethe succombe parce qu’il se livre à son vertige individuel et rompt avec l’ordre social, alors qu’un Werther d’aujourd’hui souffre au contraire de l’opposition entre sa règle, son harmonie intérieure et l’affreux désordre du dehors. Aussi notre jeune huguenot profite-t-il de ce qu’il se trouve sans occupation régulière pour plonger au plus profond de la vie provinciale française. Dans une île de l’Ouest, dans un village du Midi, il oubliera tout ce qu’il sait abstraitement pour ouvrir les yeux, tendre l’oreille. Et en même temps sa pauvreté l’aidera à demeurer en contact avec les animaux, avec les outils, les ustensiles, à faire, en un mot, tous les gestes usuels de ceux qui ne veulent pas mourir de faim.
Ce souci de retrouver, de toucher la terre, la vie toute nue, je l’observe chez d’autres garçons de cette génération, comme s’ils en avaient assez d’être enrôlés. L’Action Française elle-même a ses “insurgés”. Chaque ligue, chaque parti impose une “ligne générale” hors de laquelle ces réfractaires ont décidé de battre les buissons Un mouvement se dessine de libre-pensée, au sens le plus haut. Dans le même esprit, un compagnon de voyage, d’André Gide en U.RS.S., M. Pierre Herbart, a rédigé ses carnets de voyage dont il me déplairait de parler ici, car j’aurais l’air de vouloir utiliser les réactions de ce communiste, en Russie stalinienne. J’y relève tout de même cette réflexion devant la danse, incompréhensible pour lui, de paysans russes: “L’envie me vient de les prendre un à un par les épaules et de leur demander: qui es-tu, toi? Impossible de m’habituer aux rapports imbéciles que, d’un bout du monde à l’autre, on a avec les êtres.” Denis de Rougemont aurait pu inscrire cette plainte en exergue de son livre.
Telle est la question posée: établir des rapports normaux entre les êtres. Mais c’est cela justement qui échappe à la prise de l’intellectuel. La bonne volonté n’y suffit pas. L’étrange est que Denis de Rougemont, dans un village du Midi de la France, ne se sente pas moins étranger que M. Pierre Herbart dans la Russie des Soviets. Notons qu’en France, tout autant qu’en Russie, ce qui sépare l’intellectuel des autres hommes, c’est le langage. Les mots n’ont pas le même sens (le très petit nombre de mots que nous avons en commun avec le peuple). Et naturellement ils ne sauraient mettre en branle les mêmes idées, mais ils n’éveillent pas non plus les mêmes images. Peut-être même que par gestes, un paysan français et un paysan russe se comprendraient-ils et se sentiraient-ils également étrangers (et pour les mêmes raisons) à ce jeune intellectuel de Paris, à ce personnage inclassable (un écrivain), séparé de tout groupe évoluant hors de toute hiérarchie visible. Sa pauvreté ne le rapproche pas des pauvres, parce qu’il ne se nourrit pas seulement de pain et qu’il détient une immense richesse cachée. Son chômage n’est pas un vrai chômage, puisque son cerveau ne cesse de travailler et qu’il ne s’interrompt jamais de réfléchir et de se complaire dans ses pensées. Qu’elle est tragique, au fond, cette lutte quotidienne de notre petit philosophe huguenot pour embrasser, pour étreindre la créature de Dieu, le prochain, le frère insaisissable! M. Pierre Herbart y réussit mieux que lui, semble-t-il, mais par effraction, si j’ose dire, il surprend un être en pleine solitude (comme ce jeune homme, sur un bateau…) il exige la confidence, entrevoit l’âme dans un éclair.
Encore si Denis de Rougemont avait affaire à un peuple musicien! En observant la place de sa petite ville, il a l’impression d’assister à un film sans musique. Ce serait beaucoup, le soir, de mêler sa voix à des chœurs pareils à ceux qui s’élèvent d’une foule allemande ou russe. Les fumées qui montent des masures et des châteaux composent un seul nuage… mais ce serait mieux encore de retrouver ce peuple à la table de communion, ou simplement à la sortie de la grand’messe…
L’homme pensant et l’autre se rejoignent en Dieu. Ce que contemple Pascal à genoux, c’est aussi ce qu’adore une vieille femme qui ne parle que patois. Le 18 juillet, au Parc des Princes, au milieu de 80.000 Jocistes, perdu dans un foule ouvrière, pour la première fois peut-être, je n’éprouvais aucune gêne, aucune timidité; je ne souffrais d’aucune solitude. Ce n’est pas du dehors qu’on approche les êtres, et notre intellectuel chômeur pourrait s’obstiner pendant des années à vivre dans un village sans en connaître mieux les gens. Leurs mots ne sont pas les siens, leurs pensées ne sont pas ses pensées. Tout ce qui est notion, connaissance acquise du dehors –et Dieu sait s’il en a l’esprit encombré!– le sépare d’eux à jamais et sans remède.
Non, il n’y a rien à attendre d’une observation patiente menée de l’extérieur. A quoi sert de se heurter à une “croûte” d’habitudes, aux propos invariables sur la pluie et le beau temps aux réflexes prévus? Par delà, s’étend un abîme d’autant moins franchissable pour l’observateur qu’il ne s’agit pas d’un abîme conscient: les gens ne nous livrent rien parce qu’ils ignorent tout d’eux-mêmes et s’ils ne nous répondent pas, c’est qu’ils ne s’interrogent jamais.
Il faut intervenir, il faut éveiller dans l’interlocuteur cette part de lui-même qu’il a en commun avec nous, mais qui est engourdie et comme morte. L’être avec lequel il nous est possible d’entrer en contact n’apparaîtra pas sans notre effort, le guetterions-nous pendant toute notre vie.
Comme Colomb avait foi dans les Indes, il faut croire à cette âme qui ne se manifeste jamais. Un vieux paysan avec lequel nous vivions depuis notre petite enfance et à qui nous n’avions jamais entendu dire une seule parole qui ne se rapportât pas aux choses les plus usuelles, prononça, durant sa dernière maladie des paroles très hautes et très saintes, comme si, à l’approche de la mort, à travers une chair à demi détruite, l’âme délivrée retrouvait enfin le secret de sa dignité, ou plutôt le pouvoir de l’exprimer, de la rendre manifeste. Et ce qu’il disait, c’est ce qu’ont dit les agonisants que nous avons aimés, c’est ce que dira Denis de Rougemont…
Si le langage nous sépare des hommes que nous voulons connaître, servons-nous le moins possible des mots abstraits. Qui dira le crime du langage philosophique, ce cocon que secrète un esprit, et où il se retranche? Si l’ordre que nous avons appris à mettre dans nos pensées désoriente nos frères, oublions tous les systèmes. Si la politique nous les rend haïssables ou nous rend haïssable, prenons une permission, oublions le parti où nous sommes inscrits. Il n’en est aucun, aujourd’hui, qui ne mérite notre abandon. De tout notre bagage intellectuel, ne retenons que cette forme de raisonnement, qui est le raisonnement par analogie. Puisqu’il y à en moi ce désir de Dieu, cet amour, la même source en eux existe aussi, mais recouverte, obstruée, au point qu’eux-mêmes ont oublié le chemin qui y conduit. Puisque tel ou tel obstacle s’oppose en moi à ce jaillissement, il doit en être ainsi pour eux- mêmes.
Sans doute est-il question dans ce Journal de pasteurs avec lesquels Denis de Rougemont entre en contact, et dont la vocation était justement de “découvrir” la source dans chacune de leurs brebis. Or ils semblent bien y avoir échoué… Que de lettres ai-je reçues de presbytères campagnards où j’entendais la même plainte, où m’était avouée la même apparente défaite! La grande épreuve des pasteurs de campagne de toutes confessions, c’est le sentiment que personne n’a plus besoin d’eux, c’est que leur ministère ne semble plus correspondre à une exigence essentielle de l’être humain, hors quelques rites dont la signification est oubliée.
Mais ce n’est pas là un état naturel: l’homme d’aujourd’hui est le produit d’une doctrine, d’une méthode officiellement pratiquée depuis près d’un siècle. Il n’a fallu que quelques années pour créer en Russie soviétique cette race asservie et domestiquée que Gide et Herbart nous décrivent, et qui a perdu ce que possédait le dernier des moujicks: la liberté des enfants de Dieu. Et c’est pourquoi nous devons creuser à une telle profondeur dans un électeur de 1937, traverser des couches épaisses pour retrouver cette figure familière, pour reconnaître, à travers la boue qui les souille, les traits fraternels, l’air de famille, et pour réentendre enfin le langage commun à tous les fidèles de cette Sainte Cène dont Denis de Rougemont nous parle, dans son beau et noble livre, avec un discret amour.

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citer ce document

François MAURIAC, “Journal d’un intellectuel en chômage,” Mauriac en ligne, consulté le 28 novembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/85.

Transcribe This Item

  1. BnF_Gringoire_1937_07_30.pdf