Mauriac en ligne

Search

Recherche avancée

Une paix dérisoire

Référence : MEL_0086
Date : 20/08/1937

Éditeur : Gringoire
Source : 10e année, n°458, p.4
Relation : Notice bibliographique BnF

Version texte Version texte/pdf Version pdf

Une paix dérisoire

La Paix des profondeurs (Eyeless in Gaza), par Aldous Huxley (Plon).

Ce que le lecteur français demande à un roman d’outre-Manche, c’est de l’introduire dans un monde singulier, inaccessible; c’est de lui donner des Anglais une connaissance par le dedans. M. Aldous Huxley, dont j’admire le très beau talent, m’apporte toujours cette même déception: je reconnais dès le premier abord ses horribles personnages; ils ne sont pas plus anglais que français; ils appartiennent à un milieu qui, mieux encore que celui des fortifs, pourrait être appelé “le milieu” tant il est identique à lui-même, de Paris à Londres et à New-York. M. Aldous Huxley fatigue et irrite dans la mesure où il a subi l’influence –non certes française, mais parisienne. Les affranchis d’après guerre et d’avant-garde, le petit monde grouillant du “Bœuf sur le toit”, les milieux vaguement surréalistes lui ont laissé une impression ineffaçable: il les a pris terriblement au sérieux.
Il est intelligent, certes; mais il est aussi naïf. Il a une façon d’être indulgent qui rend injuste pour l’intelligence. Il en a la bosse, si j’ose dire. Oui, cela ressemble à une maladie; il se tient la tête à deux mains. Parfois, n’en pouvant plus, il est obligé d’interrompre son histoire et de consacrer tout un chapitre aux idées qui lui viennent, foisonnantes, sur tous sujets. Le trop-plein de son esprit l’étouffe; il faut qu’il s’en délivre coûte que coûte, bien qu’au long d’un récit interminable il ait eu déjà la ressource de s’en décharger sur ses personnages: car ce sont tous des “intellectuels”, au pire sens du mot.
Il est étrange que Dickens, que George Eliot aient peint des milieux ordinaires, des êtres moyens ou médiocres, et qu’ils aient pourtant accru notre connaissance de l’homme, alors que leur jeune successeur, attaché à l’histoire de créatures exceptionnelles et qui ont fait le tour des idées, nous laisse, quand nous fermons son livre, sur une impression de nigauderie et de néant. Le moindre fantoche de Dickens nous parait plus riche de substance humaine que ces créatures d’Huxley, réduites à un cerveau et à un sexe, et dont l’auteur nous rapporte comme un trait digne d’admiration qu’elles ont serré la main de Guillaume Apollinaire et qu’elles ont lu Max Jacob!
Et sans doute ce n’est pas à son insu que M. Aldous Huxley nous en fait une peinture si terrible: leur néant ne lui échappe pas. Ce serait ne rien comprendre à ce roman que de ne pas y voir d’abord une fresque satirique du monde moderne. Mais on voudrait être assuré que l’auteur ne tient pas ses personnages, en dépit de leur stupidité prétentieuse, pour des créatures supérieures. Il faudrait s’entendre sur ce qu’est l’intelligence. Je ne doute pas qu’il n’existe en anglais des termes convenables pour définir l’esprit de finesse. Mais le monde d’Huxley en est singulièrement dépourvu, comme on peut en juger au ton ironique et méprisant de tous ses bonshommes dès qu’il s’agit de religion.
Ce n’est certes pas leur absence de foi, ni leur indifférence en matière de religion qui me choque, mais le ton de dédain, l’air supérieur dont ils traitent cet océan brûlant de la charité qui de toutes parts les cerne. Ils pourraient vivre loin de cet océan, et pourtant le comprendre, en pressentir la grandeur. Il est inimaginable que le grand écrivain anglais qu’est M. Aldous Huxley ose parler avec tant de dédain de ce qui fut la foi, l’espérance, l’amour d’un Newman, d’un Coventry Patmore, d’un Chesterton. Chez son ami D.-H. Lawrence, apparemment si antichrétien, je n’ai jamais souffert, de ce mépris misérable: c’est que celui-là savait…
Et cependant ce point de vue religieux nous permet de rendre justice au livre de M. Aldous Huxley: sur ce plan-là, seulement, les hommes et les femmes qu’il décrit prennent une valeur. Tous et toutes, je les connaissais, bien avant d’avoir lu La Paix des profondeurs et Contrepoint; depuis un quart de siècle je suis mêlé à eux et par certains côtés de ma nature, et à certains moments de ma vie, j’ai été l’un d’eux. Ainsi puis-je joindre mon témoignage à celui d’Huxley: l’animal humain supérieur, riche et libre, lorsqu’il est séparé de Dieu, se montre capable d’une férocité pire que celle du peuple: exactement d’une certaine sécheresse sans remède. Tel est le pouvoir de la pauvreté: une vertu se conserve dans le peuple déchristianisé: entr’aide, camaraderie, charité fraternelle, désintéressement… Mais ici, nous sommes plongés au plus épais de ce monde auquel pensait peut-être le Christ lorsqu’il a dit qu’il ne priait pas pour le monde.
Le seul être bon et noble du livre se tue à vingt ans parce que son meilleur ami l’a trahi –et l’a trahi sans amour, sans plaisir, par lâcheté pure. Chez tous les autres, éclate ce vice étrange et qui n’est répandu, il me semble, que dans cette écume dorée de Paris et de Londres: la méchanceté consciente, la férocité froide et lucide au service de cette idolâtrie de soi dont l’excès du luxe est le signe extérieur… Ici, nous ne saurions sous-estimer l’apport de M. Aldous Huxley. Il a monté en épingle cette abomination, il l’a isolée. Chacun de ses héros nous permet de l’étudier à loisir sous un angle particulier. Le monstre à cerveau protubérant, à tube digestif et à sexe grouille dans La Paix des profondeurs, et pourtant il n’en est aucun qui ne soit différent des autres et dont l’horreur ne soit irremplaçable.
La Paix des profondeurs…, c’est le titre de la dernière partie du livre anglais et qui a été donné à l’ensemble de la traduction française. Il trahit chez l’auteur le désir d’échapper à son propre enfer. Car c’est bien d’un enfer qu’il s’agit; d’un enfer qui n’est peut-être supportable, au long de ces deux volumes que grâce à l’invention bizarre de M. Aldous Huxley qui rompt le fil du récit, se moque de la succession du temps et de l’unité dans la durée, de la personne humaine: de sorte que nous passons du 15 septembre 1934 au 21 juillet 1914, puis au 21 septembre 34, au 14 avril 28… Je ne sais si l’auteur attache une immense importance à cette innovation: je crois qu’il aurait tort; il y a là un procédé, des plus arbitraires, qui ne nous rapproche pas de la vie, qui empêche toute familiarité avec les personnages et nous interdirait de les aimer vraiment s’ils étaient aimables… Mais cette gymnastique à laquelle il est condamné distrait le lecteur: il s’agace, il s’amuse, il se détend et reprend le souffle… pour finalement retomber dans le même enfer ou M. Huxley lui-même, visiblement, ne se supporte plus, d’où il cherche à s’évader; et c’est pourquoi il invente La Paix des profondeurs.
Oserons-nous lui avouer que cette paix qu’il nous propose nous paraît dérisoire? Il existe tout de même un humanisme auquel on peut demander des principes de vie. Il y a Rabelais et Montaigne, il y a Spinoza, il y a Nietzsche. Je ne sais si les dix dernières pages, dans la traduction française, ne trahissent pas la pensée de l’auteur: c’est si vague, si pauvre, si verbeux!… Rien ne va à l’essentiel. Le mal qu’on nous a découvert est immense, et voilà donc le remède qu’on nous propose! L’humanité bourgeoise qui en est réduite à cette paix-là, nous comprenons qu’elle sourie à la révolution, qu’elle préfère n’importe quelle loi d’airain à l’atroce tyrannie de sa convoitise et de sa haine, qu’elle tende le COU au couperet: elle n’a plus rien à perdre, elle n’est plus rien

Apparement vous ne disposez pas d'un plugin pour lire les PDF dans votre navigateur. Vous pouvez Télécharger le document.


Citer ce document

François MAURIAC, “Une paix dérisoire,” Mauriac en ligne, consulté le 24 septembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/86.

Transcribe This Item

  1. BnF_Gringoire_1937_08_20.pdf