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L’Épreuve du silence

Référence : MEL_0099
Date : 09/10/1942

Éditeur : La Gazette de Lausanne
Source : 145e année, n°281, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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L’Épreuve du silence

De toutes les épreuves que subit aujourd’hui un écrivain français, il n'en est aucune qu'il devrait accueillir de meilleur cœur que celle du silence. L’homme dont c’était le métier que d'exprimer en toute rencontre son opinion, est invité à se taire –non certes à ne plus juger, mais à garder pour lui son jugement, à le réviser à loisir dans cette longue retraite du malheur.
Un jour viendra, nous en sommes assuré, où il lui sera de nouveau permis de faire en public son examen de conscience. Mais, dès maintenant, il est un point, à propos duquel il consent à se frapper la poitrine: c'est cette hâte, cette irréflexion à quoi nous condamnait la pratique du journalisme, de sorte que, bien souvent, même quand nous avions raison, nous avions tort.
La “trahison des clercs” dont il fut si souvent question avant la guerre, ce n'était pas, selon nous, pour un intellectuel, de quitter le domaine de l'idée pure ou de l’art et de se mêler aux luttes du forum. D’autant que l'état de guerre civile larvée dans lequel nous vivions tous en Europe ne laissait à aucun homme le pouvoir de se retrancher: bon gré mal gré, nous étions engagés dans un débat où il y allait de la conception même que nous nous faisions de la créature humaine et de son destin. Jamais ce qui appartient à l'éternité ne fut davantage dépendant des idéologies aux prises: les guerres de religion en Europe ne finissent jamais.
Mais un clerc trahit, qui n'apporte pas dans ces sortes de débats publics, où l’âme même est engagée, plus de scrupules que ses adversaires; il trahit s'il n'y garde pas les hautes disciplines auxquelles il se soumettait sur le plan de l'esprit, s’il ne se distingue pas enfin par l’honnêteté intellectuelle poussée jusqu'au scrupule, quoi qu'il en puisse coûter aux idées qu'il défend.
Mais il serait difficile, même pour un ange, de passer du plan de l'éternel à celui de l'actualité, sans y laisser quelques plumes. Car l'actualité est une redoutable maîtresse. Elle ne laisse à personne le temps de peser un argument, de mesurer la portée d'une intervention. L'attaque brusquée appelle la riposte. Les terribles complexités de la politique et de ses rapports avec la loi morale, nous devions les trancher en hâte et sans marquer les nuances. Les coups appellent les coups. La bataille confuse nous exposait à des rapprochements inattendus, et nous trouvions rangés à nos côtés des hommes dont nous avions cru être les adversaires éternels. La bataille en entraîna ainsi plus d’un loin des positions qu'il s'était assignées.
Maintenant, réduits au silence, rayés du monde, il nous reste d'observer et de comprendre. Rien ne nous oblige plus à tirer conclusions au jour le jour. Nous nous trouvons dans une situation analogue à celle de Joseph de Maistre à Saint Pétersbourg, de 1802 à 1817. Certes, il est dur, comme le grand Savoyard l’écrivait à une amie, de vivre durant l’une de ces “époques” du monde, d'assister au choc des empires et aux funérailles des nations, alors qu'“Encelade se tourne” et que la face de la terre en est renouvelée. Mais retenons ce conseil de Joseph de Maistre: “Souffrir avec une résignation réfléchie.”
Oui, pour nous à qui l'action est interdite (car nos écrits, c'était nos actes), il reste la réflexion résignée, l'attention muette de Maistre. Ce n'est pas que nous chaussions ses lunettes, ni qu'à nos yeux comme aux siens, la guerre ait une origine divine. Bien loin de là! “Je suis venu jeter le feu sur la terre...” disait le Christ. Ce feu dont il parle nous apparait comme ces “contre-feux” par lesquels les Landais combattent les incendies de leurs forêts. Ainsi cet amour chrétien qui couve dans quelques cœurs et se communique de l'un à l'autre, s'oppose-t-il à l’incendie entretenu dans le monde par les trois convoitises que dénonçait déjà saint Jean.
Mais il est très vrai qu'une “époque”, au sens où l'entendait de Maistre et dont nous subissons aujourd'hui l'horreur, est un temps où la réponse de Dieu à l'interrogation humaine devient perceptible, où le fruit amer se détache de la branche qui l’a produit. A. quel terrifiant rond-point aboutissent et se recoupent les doctrines antagonistes! Quelle réconciliation dans le sang! Là se consomme une destruction telle qu’il ne s'agit plus de savoir maintenant ce qu'il adviendra de telle ou telle nation mais si l'Europe –chrétienne toujours, même dans les pays où elle se croit à jamais détachée du Christ,– survivra à l'holocauste indéfiniment renouvelé de sa jeunesse.

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François MAURIAC, “L’Épreuve du silence,” Mauriac en ligne, consulté le 8 décembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/99.

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  1. BnF_Gazette de Lausanne_1942_10_09.pdf