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La Frontière du Rhin

Référence : MEL_0325
Date : 13/02/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°153, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF


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La Frontière du Rhin

DE Mulhouse à Colmar, de Strasbourg à Saverne et à Metz, parmi tant de ruines et de drapeaux, sur ces fleuves de boue, sur ces routes détruites, où nous suivions le général de Gaulle, je songeais qu'il n'y a pas si longtemps Vichy avait renoncé à la Lorraine et à l'Alsace. La honte de ce renoncement, les collaborateurs avaient coutume de la noyer dans de hautaines considérations touchant l'Europe. A les entendre, la querelle franco-allemande n'offrait plus d'intérêt pour personne, même plus pour nous. Notre peuple de petits bourgeois cocardiers, formés à l'école de Déroulède, était invité par ces Messieurs à oublier des vétilles surannées et à considérer les grands problèmes continentaux.
Eh bien! s'ils avaient vu de leurs yeux ces ruines pavoisées, ce pauvre peuple dans ses plus beaux atours, qui attendait le général depuis des heures et, durant les brèves haltes du cortège, se pressait autour de lui, le suppliant de rester un peu de temps encore; s'ils avaient surpris Strasbourg dans son sommeil, reposant tranquille enfin, grâce au sacrifice de tant de garçons américains et français, à l'abri du fleuve légendaire; s'ils avaient entendu, sous les voûtes de la cathédrale miraculeusement préservée, ce grave “Te Deum” où n'éclatait pas l'orgueil du triomphe; s'ils avaient été accueillis à Metz par une foule enivrée, tandis que défilaient des chasseurs à pied aussi rapides, aussi endiablés que ceux de naguère (avec quelle joyeuse fierté le général nous disait: “Vous voyez: ce sont des F.F.I.!”), ils auraient compris que, pour la France comme pour nos deux provinces délivrées, il y allait encore et toujours d'être ou de ne pas être, que rien n'était changé depuis 1918, depuis 1871, que rien ne pouvait être changé, que les mêmes conditions de la sécurité française qui s'imposaient au roi de France, c'était notre devoir de nous y conformer, à moins que nous ne préférions la mort à la vie. Ils nous eussent accordé que l'ensemble des problèmes posés à l'Europe d'aujourd'hui laissent intact celui que la France doit résoudre pour rester la France et qui concerne la frontière du Rhin. Parce que ces Français égarés (mais qui se retrouveront et que nous retrouverons) avaient renoncé à l'indépendance française, parce qu'ils s'étaient résignés à la servitude et avaient consenti à ce que la grande nation ne fût plus une nation souveraine, du même coup ils avaient fini par se persuader que la France pouvait vivre séparée de son Alsace, amputée de sa Lorraine.
Au balcon de l'hotel de ville de Metz, penché sur cette étroite et sombre place, sur ce cœur contracté, le général de Gaulle, sans fausse poésie, sans la moindre sensiblerie, en phrases nettes et sasn bavures, a rappelé la vérité française éternelle. Dans tous ses propos, au cours de ce voyage-éclair, il a rappelé que notre armée française française si elle ressuscite c'est d'abord pour monter la garde sur le Rhin. Il n'a pas craint d'affirmer que nous repousserions, aussi loin que l'exige une sécurité dont l'avenir de la race dépend, le glacis de notre défense à l'Est. Comment ne l'eussions-nous pas cru? Trop de villages détruits autour de Colmar et de Metz avaient exhalé vers nous cette supplication d'un peuple, le cri d'un amour qui nous fait crédit une fois encore, une dernière fois.

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François MAURIAC, “La Frontière du Rhin,” Mauriac en ligne, consulté le 3 décembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/325.

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  1. BnF_Le Figaro_1945_02_13.pdf