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Les Nuits de Paris IV

Référence : MEL_0613
Date : 10/10/1913

Éditeur : Revue de la jeunesse
Source : 5e année, t.9, n°1, p.35-42
Relation : Notice bibliographique BnF

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Les Nuits de Paris IV

Le jeune homme ne s'étonna pas de recevoir, après le 15 juillet, une invitation du chevalier de Z... , son ami: depuis que, selon la formule courante “il n'y a plus d'été” les gens qui savent vivre s'attardent volontiers à Paris.
Le chevalier de Z... collabore à des ballets russes et la direction d'un grand journal du matin lui confia, cette année, la rubrique de la mode masculine: il y montre de grandes capacités. Trois nouvelles fort bien écrites, un recueil de six romances dans le goût de Debussy, son album de caricatures à la manière de Sem attestent chez le chevalier de Z... un don universel. Mais ce prince de la jeunesse est fameux surtout par l'agrément de son installation –et cependant que le jeune homme, dont je vous ai décrit déjà plusieurs soirées, se dirige vers le quai Debilly où loge son luxueux ami, il évoque le salon étrange que fréquentent de beaux esprits et les jeunes hommes de Paris qui s'habillent le mieux. Les murs sont uniformément tendus de soie ardoise et les divans recouverts de soie noire. Des coussins rouges et oranges sont disposés en un si particulier désordre qu'on craint, en s'asseyant, de détruire une harmonie préétablie. Aucune fleur naturelle, mais des coupes contiennent des roses sèches, des coquillages et des coraux.
Lorsque le jeune homme entra, la fumée de trois cigarettes enveloppait toutes ces choses d'un odorant brouillard. La lumière électrique jaillissait d'une table et d'un petit masque de jade posé sur le piano à queue. Une bruyante conversation s'arrêta brusquement. “Je gage, dit le jeune homme au chevalier de Z..., qui avait quitté pour l'accueillir un divan ou deux autres personnages étaient assis, je gage que vous médisiez de moi...”. –Le chevalier de Z... répondit qu'ils avaient mieux à faire et qu'ils examinaient des miniatures persanes: il s'agissait de figurer dignement au bal persan que la duchesse X... donnait cet été en son château de Plailly. Mais l'un des personnages vautrés, qui possédait une fine barbe en pointe et se flattait de ressembler au duc de Guise, protesta: “Il est vrai que nous nous entretenions d'un autre vous-même qui vient de publier un livre abominable...”. Le chevalier de Z... a de la tenue et redoute les éclats de voix. Il invita le duc de Guise, par des signes éloquents, à ne point amorcer une discussion. Mais le fâcheux ne se priva pas de nommer Robert Vallery-Radot et son roman: L'Homme de désir.
–J'assiste avec consternation, dit-il, à ce débordement de littérature mystique: c'est une menaçante vague de pudeur.
Tout d'une haleine, il servit le développement connu sur l'art qui doit être désintéressé et ne s'assigner d'autre fin que lui-même, mais ce pédant était du monde et il termina en louant les qualités de Vallery-Radot: “Les gens de goût souffraient de le voir employer si mal un don magnifique”.
Le jeune homme écoutait avec patience, mangeant des abricots qu'il avait choisis dans une corbeille. Le chevalier de Z ... avait acheté ces fruits parce que leur couleur faisait, sur la table d'ébène, une tâche heureuse. Il regarda d'un air sévère le balourd qui détruisait cette harmonie. L'autre personnage gardait un silence évidemment dédaigneux et s'entourait de fumée.
–Monsieur, dit le jeune homme, lorsqu'il eut mangé, avec un peu de hâte, son abricot, –croyez-vous qu'un roman puisse traiter des passions de l'amour?
Le pédant assura que le roman ne devait point traiter d'autre sujet, que la mission de l'écrivain est de nous apprendre à connaître l'homme et que c’est dans l'amour qu'un homme montre tout son caractère. Comme l'assistance s'y attendait, il ne manqua pas d'ajouter qu'il faut admirer Molière d'avoir fait son Alceste et son Harpagon amoureux.
Le chevalier de Z... penché sur des miniatures persanes combinait dans son esprit des alliances de couleurs inconnues jusqu'à lui et le personnage silencieux amoncelait dans un coquillage rose et qui servait de cendrier, les bouts dorés des cigarettes.
–Vous croyez, aussi, continua le jeune homme, que dans un même cœur, le conflit de deux amours offre pour le romancier un excellent sujet d'étude?
–Je vous vois venir, Monsieur, interrompit le pédant. Mais je ne crois pas que L'Homme de désir nous présente rien de semblable...
Mais, le jeune homme:
–Le conflit de deux amours, c'est pourtant là tout le sujet du livre. Cet Augustin, dont Vallery-Radot a écrit la confession pathétique, erra comme nous à travers les littératures. Il a connu l'enchantement des couleurs et des formes. Il aima les choses créées au point de confondre l'Être infini avec sa création et de discerner dans la sourde vie des sèves et des eaux, dans les champs de blé assoupis au bord des routes, le visage même de Dieu. Un jour, il rencontre une femme si belle et si mystérieuse qu’il lui semble qu'en la possédant, il posséderait l'Être. Il eût été facile à mon ami de ne point délivrer Augustin de la tentation, de finir son livre sur un adultère aussi finement analysé que vous le faites vous-même en vos nouvelles, mon cher chevalier. D'ailleurs, souvenez-vous que lorsque Augustin s'est ressaisi, l'amour d'une jeune fille vient le troubler une suprême. fois. N'avait-il pas humainement le droit d'aimer une vierge et d'en être aimé? Relisez les chapitres où la jeune fille Sabine tourne vers Augustin, son visage passionné et triste. Si Vallery-Radot ne s'attarde pas à peindre, comme vous l'eussiez fait, cette idylle, c'est qu'Augustin porte dans son cœur –et souvent en dépit de lui-même– la certitude ineffable d'une Présence, d'un amour si jaloux, si exclusif qu'il étouffe, autour de soi, tout autre amour...
Le pédant qui ressemblait au duc de Guise allait répondre, mais le chevalier de Z..., d'un geste, le fit taire et se tournant vers le jeune homme:
–Votre Augustin, mon cher, est hors la vie. Cette “Présence”, comme vous dites, ne signifie rien pour nous, français raisonnables qui pratiquons Rabelais et Montaigne, Jean de la Fontaine et Voltaire, Anatole France et Charles Maurras, tous ennemis des cagots et des illuminés. J'imagine le Monsieur qui dans une gare achète L'Homme de désir, séduit par ce titre gaulois et prometteur de galantes aventures: il ne comprendra rien à ces ennuyeux débats-autour de ce que nos pères appelaient si justement la bagatelle! Enfermés dans votre chapelle, vous croyez intéresser l'univers avec des drames de conscience inintelligibles pour la majorité des hommes. Mais, mon cher nous considérons de tels livres comme les brochures qu'à la terrasse d'un café, nous offre une dame de l'armée du Salut!”
Le chevalier de Z... avait élevé la voix. Il en rougit légèrement et choisit dans un coffret romantique une cigarette qu'enveloppaient, à son extrémité, des pétales de rose. Le jeune homme lui répondit avec douceur:
–Nous ne sommes pas, autant que vous le croyez, des isolés et ne sentez-vous pas, au fond, que c'est vous qui demeurez seul? Souffrez, mon cher chevalier, que je vous rappelle notre rencontre, un soir de mai. Le théâtre Astruc, avait donné la troisième et dernière représentation de votre ballet. Vous descendiez les Champs-Élysées. Je m'étonnais de ne point voir, vous escortant, cette cour de jeunes disciples qui s'initient à votre élégance mais n'y atteignent pas, encore qu'ils aient surpris l'adresse de votre tailleur et celle de votre chemisier.
Nous allions de concert et sans mot dire. Je vous suivis jusqu'à la place de l'Opéra, dans ce petit bar solitaire, d'un archaïsme très second empire. Après que vous eûtes commandé un kummel glace pilée, j'observai que vous mangiez des pommes de terre frites froides, d'un geste las et avec une indicible mélancolie. Enfin vous daignâtes vous confier à moi. “Le monde, me dites-vous, sera bientôt inhabitable, mes plus frivoles amis s'encombrent soudain de principes. Au sortir du collège, nous étions quelques-uns à n'accepter d'autre religion que celle de l'art. Nous fréquentions tous les beaux esprits de la ville. Des sinécures nous obligeaient à passer dans un musée national les heures de la digestion où l'on est incapable de plus hautes besognes. Là, notre goût trouvait son emploi à cataloguer des bibelots. Des loisirs nous étaient ménagés pour de longues flâneries à travers l'Italie et pour mener à bien quelques intrigues selon les méthodes stendhaliennes. Nous distinguions avec Stendhal l'amour-goût de l'amour-passion et l'amour-caprice de l'amour-cristallisé. Il fut un temps où, de ce petit bar, mes amis et moi régentions la mode masculine. Autour de nous, la laideur s'anéantissait. Je me souviens que le comte B., retenu dans une maison de santé où il avait subi l'opération de l'appendicite, avait pendu au mur de sa froide chambre les reproductions de ses tableaux les plus aimés et recouvert les tables d'étoffes précieuses”. A cet instant de votre récit, mon cher chevalier, vous me parûtes en proie à l'émotion la plus vive, vous trouvâtes dans une gorgée de kummel glacé la force de continuer ainsi: “Il y a six mois, je remarquai que le comte Z... n'était jamais libre le dimanche matin. Je l'épiai et m'aperçus qu'il assistait à la messe de neuf heures chez les Bénédictines de la rue Monsieur. Il m'assura, non sans rougir, qu'il avait le goût du plain-chant; mais un énorme livre à tranche rouge et recouvert de lustrine noire, qu'il portait sous le bras, fit naître dans mon cœur de sombres pressentiments. D'ailleurs on ne le rencontrait plus au club, ni dans les maisons où nous avions coutume de goûter. Un jour je le relançai chez lui. Comme il m'accueillait avec une affabilité distraite, je vis au-dessus du lit-divan, à cette même place où figurait naguère un assez bon moulage du Doryphore de Polyclète, je vis un affreux Christ de métal. Comme je me réfugiais dans l'antichambre, le domestique introduisit quatre petits voyous morveux et crasseux à souhait qui venaient, me dirent-ils, préparer leur examen de catéchisme. Je m'échappai et je cours encore...”
–Après minuit, il m'arrive souvent de déraisonner, interrompit sèchement le chevalier de Z... Je crains bien que votre récit n'intéresse personne”.
Le pédant manifesta en effet par un baillement artificiel qu'il n'aimait pas rester si longtemps sans pérorer. Mais le gentleman dédaigneux ouvrit enfin la bouche pour se déclarer passionnément intéressé. Le jeune homme se crut donc autorisé à poursuivre ses révélations.
–Souvenez-vous, mon cher chevalier, que lorsque nous quittâmes le petit bar, j'avais envie de dormir. Mais vous redoutiez la solitude. Les compagnons que vous eussiez pu trouver, à cette heure tardive, ne se seraient pas adaptés à votre âme de ce soir-là. Je continuai donc de recueillir vos confidences. “J'avais, me disiez-vous, un autre ami qui m'était cher entre tous parce qu'il était israélite. Samuel ne rougissait pas d'appartenir à la première aristocratie du monde. Il évitait d'être pareil à ses coreligionnaires qui arrondissent les épaules et ont l'air de ne s'aplatir jamais autant qu'ils le souhaiteraient. Samuel, dans l'attente du Messie, suivait diligemment des cours d'hébreu. Il aimait la France, à la manière d'un sultan qui, parmi plusieurs captives étrangères, a choisi la plus intelligente et la plus noble. Mais il portait dans son cœur la nostalgie de Jérusalem. Il rêvait de mêler un jour ses gémissements à ceux que l'on entend sur les murs détruits par la colère de Jéhovah. Pour réaliser son désir, il noua de savantes intrigues et obtint la bourse nationale de voyage. ll partit enfin et longtemps je demeurai sans nouvelle de mon ami. Je ne m'en étonnai pas, sachant ses habitudes d'économie et que lorsqu'on voyage au loin, une correspondance régulière augmente les frais généraux. Or, écoutez la lettre folle que ce matin j'ai reçue”. Ce fut à la lueur d'un réverbère, mon cher chevalier, sur les Champs-Élysées déserts, que vous m'avez lu cette lettre pathétique, où un jeune Juif élevé, nourri dans la haine du Christ et que rien d'humain n'avait préparé à l'action de la grâce, confessait qu'il avait été comme Paul de Tarse foudroyé par la vérité. Ces mots que vous me lisiez d'une voix sèche et moqueuse me brûlent encore. Samuel racontait qu'un jour, il examinait en curieux, l’olivier qui, dit-on, abrita l'agonie de Jésus-Christ. Il pensait –mais comme un lettré peut y penser– au mystère de Jésus de Pascal, et examina en lui-même la croyance chrétienne de la vision qu'eut le Christ agonisant de tous les péchés du monde et que le chrétien doit s'associer par la pénitence à la passion du Maître. Samuel répétait, indifférent et comme il eût fait pour une réminiscence, la parole de Pascal: “Jésus sera en agonie jusqu'à la fin du monde, il ne faut pas dormir pendant ce temps...” Soudain il éprouva un étourdissement et, à la poitrine, une sensation de brûlure. Ayant passé la main sur ses yeux, il vit de nouveau l'arbre vénérable, mais avec le désir passionné de tomber à genoux, de coller ses lèvres à ce sol qu'avait arrosé une sueur sanglante. Le nom de Jésus-Christ l'obséda au point qu'il dût, pour s'en délivrer, le crier à pleine voix et détacher chaque syllabe. Il racontait que, comme au moment de mourir, il vit tous les actes de sa vie, tous les crimes commis, toutes les âmes souillées par lui et qu'au premier mouvement de délivrance et de joie succéda une douleur presque intolérable –et que cet infini de sentiments fut contenu dans une minute…”
Le jeune homme s'arrêta de parler; il regardait dans le vide; il voyait au delà de ce luxe étrange et misérable, de ce décor absurde et de ces âmes pleines de nuit, il voyait Samuel en face de Jérusalem endormie –veillant et conversant avec le Bien-Aimé qui l'attendait là, depuis dix-neuf siècles.
–Votre récit est véridique, mon ami, déclara nonchalamment le chevalier de Z..., –mais il fut, ne vous en déplaise, un peu long. Il est vrai que le soir où je vous lus cette lettre de Samuel, j'éprouvai quelque mélancolie. Un honnête homme ne voit pas sans tristesse ces vapeurs de sentiment envahir et troubler de nobles intelligences. Samuel est la victime d'un phénomène nerveux encore mal étudié. Mais (et je reviens ici à votre point de départ que vous semblez avoir oublié) si je hais L'Homme de désir, c'est que ce livre me paraît fait à souhait pour répandre la peste mystique.”
Entre ses lèvres voluptueuses, les derniers mots sifflèrent. Mais le jeune homme répondit:
–Je n'ai point oublié L'Homme de désir, chevalier, et voici ma conclusion: Vallery-Radot n'est pas, comme vous le prétendez, hors la vie puisqu'il s'adresse à une foule où vos amis eux-mêmes réclament une place. Dans ce soir que j'ai décrit, comme vous l'avez connue, votre solitude! Vous demeuriez seul sur la route, écoutant au loin les cantiques de votre génération qui, chaque jour plus fervente, s'éloigne de vous. Revenez dimanche, rue Monsieur, chez les Bénédictines. Peut-être y rencontrerez-vous tous nos chefs de file et ceux-là même que vous admirez...”
Le chevalier sourit et murmura: “S'il n'en reste qu'un...” Mais le gentleman, qui feuilletait le dernier fascicule de la Nouvelle Revue Française, parla enfin:
–Considérez, chevalier, cette revue indifférente en matière de religion. –Mais, quoi? Le poète que dans ce temple on goûte le mieux, fait profession justement de catholicisme, et il faut bien qu'en première page on y proclame, avec Paul Claudel, le dogme catholique.
Et le gentleman déclama le poème de Claudel qui célébrait la “toute rose” cathédrale de Strasbourg:

Dieu est ici, el non seulement Dieu le Fils, mais Dieu le Père.


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François MAURIAC, “Les Nuits de Paris IV,” Mauriac en ligne, consulté le 3 décembre 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/613.

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