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Réflexions devant le rideau

Date : 31/10/1945

Éditeur : Le Figaro
Source : 119e année, n°378, p.1
Relation : Notice bibliographique BnF

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Réflexions devant le rideau

JE prie les lecteurs que mon dernier article a pu étonner ou scandaliser, de se remettre en mémoire cette vérité: chez nous la haine du Christ et de l'Eglise a culminé sous la Restauration, lorsque le catholicisme était religion d'Etat, que la Congrégation toute-puissante inondait les provinces de ses missionnaires, et que le pieux abbé de Frayssinous régentait l'Université. Ce fut sous ce grand Maître en soutane, et bien que la loi punit de mort le sacrilège, que dans certains lycées, les garçons cachetaient leurs lettres avec des hosties consacrées. Il faut lire dans les “Souvenirs de jeunesse” du Père Gratry ce que fut cette affreuse époque où triomphait le christianisme politique: “Mon cher, disait au jeune Gratry le directeur de son école, je ne suis pas plus bigot que vous, et je ne crois pas plus que vous à tout cela: cependant je vous demande de communier à Pâques: cela est à propos dans ce temps-ci.”
On peut affirmer que la fécondité de l'Action catholique est en raison inverse de l'aide officielle des pouvoirs publics. Ce que fut son essor, dès le lendemain de la Séparation, nous en avons été tous témoins; et pour l'interrompre et pour le compromettre un instant, il a fallu la bienveillance redoutable de Vichy, cette protection mortelle. A la veille de la guerre, l'anticléricalisme chez nous était en baisse, au point que le parti radical, qui l'incarnait depuis un demi-siècle, ne bénéficiait plus que de la vitesse acquise. Les jeunes radicaux, indifférents à la guerre religieuse et délestés de cette haine qui avait été toute la raison d'être de leurs aînés, commençaient déjà de rentrer dans ce néant où nous venous de voir les restes de leur parti s'engloutir.
Est-ce à dire que mes catholiques renoncent à défendre leurs droits essentiels? Non certes! Mais ces droits tiennent dans deux points qui ne paraissent pas encore menacés: la liberté du culture public et celle de prêcher l'Evangile, d'annoncer la bonne nouvelle à toute créature. Si jamais leurs adversaires, sur ce terrain-là, tentaient une offensive, alors ils feraient front, mais ce ne serait pas afin d'assurer la défense de tels ou tels intérêts particuliers, fussent-ils respectables et fondés en justice; ce serait au nom de la liberté pour laquelle tant des nôtres sont morts, cette liberté de prêcher “chacun sa vérité” qui est le bien commun de tous les hommes.
J'accorde qu'il est sage de s'attendre au pire afin de n'être pas surpris si jamais ce jour de la persécution devait se lever; il s'est déjà levé pour certains de nos frères: nous pensons avec tristesse, avec honte aussi, au clergé catholique de Yougoslavie, décimé au point qu'on peut presque dire qu'il n'existe plus. Oui, tout cela nous concernera peut-être et plus tôt que nous ne le pensons. Pour l'instant, la liberté d'annoncer l'Evangile est laissée aux Français qui en ont reçu vocation; qu'ils n'aient donc qu'un souci: esquiver le piège tendu par des adversaires dont l'espoirt est de raviver la passion anticléricale à propos de l'école, d'intéresser à leur querelle ce vieil Arouet ricanant et furieux qui n'est jamais tout à fait endormi dans le cœur des Français.
Est-il nécessaire d'ajouter ue je parle ici en mon nom personnel, que je ne suis même pas inscrit au M.R.P. et que je ne me sens lié à quelques-uns de ses chefs que par l'admiration et par l'amitié qu'ils m'inspirent? C'est donc à titre d'électeur, en homme de la rue, que j'exprime l'espoir qu'ils ne se laisseront pas entraîner sur le terrain choisi par ceux qui les haïssent. Les chefs du M.R.P. dont la formation est chrétienne n'ont pas à compromettre leur cause pour procurer certains avantages à leurs coreligionnaires. Ils demeurent au service du peuple tout entier, de la nation en tant que nation. Aucun mot d'ordre ne leur viendra d'au delà des frontières. C'est par une certaine droiture qu'ils manifesteront à quel esprit ils appartiennent, et parce qu'ils seront sans fraude (je n'ajouterai pas “sans malice”, car il en faudra bien un peu aux enfants de lumière s'ils ne veulent risquer d'être des dupes!). Malgré la corruption qui règne partout, ou peut-être à cause de cette corruption, il y a en France une soif ardente d'honnêteté. C'est à cette exigence que doit répondre le M.R.P.
Qu'ils repoussent hardiment l'accusation de cléricalisme. S'il existe encore des cléricaux, aujourd'hui, ils ne sont pas tous, tant s'en faut, du côté des chrétiens. Quand je relis “Les Provinciales” et que je pénètre cerrière Pascal dans les labyrinthes de la casuistique, j'avoue que ce n'est plus aux Jésuites que je songe. A cet esprit cynique, à cet immoralisme politique, à cette virtuosité pour jouer des sentiments humains les plus sacrés, à cette utilisation de l'homme pour une fin qui n'est pas la sienne, les nouveaux élus de la France opposeront un humanisme pascalien, le respect de la créature et de ses droits imprescriptibles à des conditons de vie qui n'annihilent pas les dons qu'elles a reçus en naissant. Ils apporteront une raison d'espérer et de reprendre cœur à tant de garçons français découragés, détachés du vieux pays, résolus à prendre le large, à fuir cette “rive douce et triste” dont rêvait Hugo exilé.

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François MAURIAC, “Réflexions devant le rideau,” Mauriac en ligne, consulté le 2 juillet 2022, https://mauriac-en-ligne.huma-num.fr/items/show/1078.

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